Le Fléau de Stephen King

Le 19 juin, le jour où Larry Underwood rentrait de New York et où Frannie Goldsmith annonçait à son père qu’elle avait un polichinelle dans le tiroir, Harry Trent s’arrêta pour déjeuner chez Babe’s Kwik-Eat, dans l’est du Texas. Il y prit un cheeseburger et, comme dessert, une part de la délicieuse tarte aux fraises de Babe. Il avait un petit rhume, une allergie sans doute, qui le faisait éternuer et cracher. Tandis qu’il prenait son repas, il infecta Babe, le plongeur, deux routiers, le livreur de pain et l’homme qui était venu changer les disques du juke-box. Sur sa table, il avait laissé à la jolie poupée qui l’avait servi un billet de un dollar, grouillant de mort.

Le Fléau, ce gros pavé de 1183 pages écrit par Stephen King en 1978 fait partie des œuvres de légende du maître de l’horreur. Souvent cité par les fans comme leur préféré (le prééééécieux) de l’auteur, il fut d’abord édité tronqué car jugé trop long par les éditeurs puis révisé et ressorti en 1990. En 2018, la booktubeuse et bookstagrameuse @lemon_june en proposait une lecture commune du 1er septembre au 30 novembre. Je me suis dit que c’était l’occasion de m’attaquer à ce monument de la littérature horrifique, car c’est bien connu : l’union fait la force.  

13 juin 1990. 2 heures 37 du matin. Et 16 secondes. Dans le labo l’horloge passe au rouge. 48 heures plus tard, l’information tombe : Contamination confirmée. Code probable souche 848 – AB. Mutation antigène chez Campion. Risque élevé. Mortalité importante. Contagion estimée à 94,4%. Top secret. Dossier bleu. Ça chavire, ça bascule. La Super-Grippe, l’Etrangleuse ou le Grand Voyage commence ses ravages… Une mécanique bien huilée. Des corps sur le bord de la route. Puis dés fosses dans les cimetières. Ensuite des fosses communes. Et enfin des cadavres qu’on balance dans le Pacifique. De Los Angeles à New York le fléau se répand, pire que la peste. Mais est-il pire fléau que la peur qui tenaille les rares survivants, tous touchés par le même cauchemar au même instant ? L’image de l’Homme Noir…

Dans Le Fléau on va suivre plusieurs personnages dont les principaux : Stu Redman, Frannie Goldsmith, Larry Underwood, Nick Andros vont voir, impuissants, l’hécatombe se répandre autour d’eux, emporter leurs proches et les laisser dans un monde dévasté.  Puis viendra le temps de la reconstruction et des luttes pour la liberté. Un roman qui nous relate l’avant et après apocalypse avec une bonne dose de fantastique, l’idée avait de quoi me séduire.

Et en effet la première partie du livre, dans laquelle la mise en place et l’expansion du virus est brillamment narrée, déploie une atmosphère de maladie très saisissante. Nombreux sont les lect.eurs.rices qui pendant leur lecture de cet ouvrage ont ressenti un frisson leur parcourir l’échine voire un réel malaise si une personne à leurs côtés se mouchait ou toussait. C’est là que réside tout le génie de Stephen King : nous imprégner d’une ambiance si nourrie que l’on en garde des traces en nous même dans le monde réel, une fois le livre refermé. Voir se répandre le virus et les morts tomber comme des mouches sur son passage a quelque chose de fascinant et cette première partie m’a vraiment scotchée. Surtout que l’auteur nous laisse à la fin de ce premier livre à l’aube d’un nouveau monde ravagé et les questions se bousculent dans nos têtes. 

Cependant, la seconde partie n’a pas été à la hauteur de mes espérances. La lente mise en place du décor justifiée dans la première partie pour nous permettre de ressentir le caractère inéluctable de cette épidémie et l’horreur de la situation n’est pas rééquilibrée par un changement de rythme un peu plus rapide. Dans ce deuxième livre, les longueurs et les digressions s’accumulent notamment dans la réorganisation de deux camps de survivants : ceux qui ont rejoint Mère Abigaël à l’Est et les fidèles de l’Homme Noir à l’Ouest.

En effet, les protagonistes ayant survécu à la Grande Faucheuse sont hantés par deux types de songes et rêvent de ces deux personnages qui les incitent à les rejoindre, l’une prônant l’ordre et la paix et le second le chaos et la guerre. Si Mère Abigaël, incarnée par une vieille femme noire de près de 110 ans prétendant côtoyer Dieu au petit-déjeuner, fédère un groupe de survivants décidés à reconstruire un monde meilleur ayant appris des erreurs de leurs pairs, l’Homme noir regroupe autour de lui les laissés-pour-compte, les crapules, les violeurs, les meurtriers en leur promettant une liberté totale en échange de leur allégeance. 

Cette dichotomie Bien/Mal baignant dans une chrétienté à peine dissimulée m’a vraiment empêchée d’apprécier la lecture de ce second volet. Le simple fait qu’il n’y ait même pas de camp « d’entre-deux » nous obligent à diviser et catégoriser les actions des personnages sans réelle possibilité de repentir ou d’erreur. La fatalité semble d’ailleurs avoir marqué de son sceau certains protagonistes qui ne paraissent pas avoir de réel libre arbitre et semblent condamnés.

C’est d’ailleurs l’une des rares fois où j’ai été confrontée chez l’auteur à un parti pris religieux qui m’a dérangée. Car si la thématique du Bien et du Mal traverse l’oeuvre de Stephen King , il ne l’a que rarement placée sous la coupe d’une interprétation judéo-chrétienne. Dénonçant souvent les dérives de la société américaine (le fanatisme dans Carrie ou encore le puritanisme dans Les Enfants du maïs), cette imprégnation religieuse du récit ressemble à une sorte d’interprétation hasardeuse de la coexistence paradoxale de Dieu et de telles catastrophes.

De l’autre côté, l’Homme noir créature, humaine vaporeuse douée d’ubiquité et autres pouvoirs surnaturels, fait partie des créatures maléfiques imaginées par King les moins convaincantes. S’il reste terrifiant car cruel et foncièrement mauvais, les personnages les plus terrifiants sont finalement ceux qui s’allient à lui et commettent les pires trahisons et atrocités en son nom. Là où une entité comme Ça incarne la folie pure et l’horreur insoutenable, l’Homme noir fait figure de pantin colérique aux faiblesses trop arrangeantes. 

Un autre gros défaut de ce deuxième volet est le fait que l’auteur passe beaucoup de temps sur certains personnages confrontés à une situation redondante et patinant sévèrement mais fait l’impasse sur d’autres voire « s’en débarrasse » de façon purement pratique. En effet, à la fin du livre on ne sait pas réellement ce que deviennent certains personnages auxquels on s’est pourtant attachés tandis que d’autres sont expulsés par la porte de sortie sans qu’on leur demande leur reste. Toutefois, la fin offrant une belle ouverture avec une certaine dose d’espoir d’un côté et un fatalisme nous rappelant que l’homme sera toujours un loup pour l’homme de l’autre, laisse entrevoir des possibilités qui restent à imaginer aux lecteurs, ce que j’ai trouvé plutôt habile. 

Si j’ai eu un regain d’intérêt vers la fin de cette lecture j’ai tout de même été soulagée de la finir. Je ne dirais pas que cet ouvrage est mauvais mais je suis déçue par la tournure et la résolution de cette histoire qui m’avait pourtant vraiment accrochée au début. L’un des points positifs de cette lecture a été d’échanger avec les autres lecteurs.rices, savoir à quel(s) personnage(s) les uns s’attacher, ce que les autres pensaient de tel ou tel rebondissement etc. La lecture commune est une petite joie partagée qui m’a fait persévérer dans ce livre et me l’a fait apprécier à de nombreux moments. 

De manière générale, j’ai eu l’impression que Stephen King ne savait pas comment se dépêtrer de cette histoire qu’il avait pourtant si bien commencée. Entre longueurs et raccourcis, facilités scénaristiques, l’auteur n’a en tout cas pas réussi à me convaincre et j’en ressors avec l’impression d’une histoire bancale et inachevée. 

Sur la façade d’un temple baptiste d’Atlanta, une inscription à la peinture rouge : 

Cher Jésus, je vais bientôt te revoir. Ton amie, l’Amérique. P.S. : J’espère que tu auras encore des places pour le week-end

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