Dans la forêt de Jean Hegland

20180824_1724382

Vous parlez de ce livre ne va pas être facile. Ce sera une chronique à chaud alors que je baigne encore dans tout ce que ces mots ont remué en moi.

Il y a des livres où l’on sait. On sait avant même de les avoir ouvert. Le titre, l’histoire, parfois même la couverture. Dans la forêt a été de ceux là. J’ai repoussé sa lecture comme le dernier carré de chocolat, la dernière cuillerée de miel dans le pot car je savais qu’il aurait une saveur particulière. Peut être aussi parce qu’il brasse des thématiques qui me sont chères : la survie, la nature, le lien sororal … Il y a de tout ça.

J’ai quitté Nell et Eva hier et c’est comme si j’avais quitté des amies avec qui je partageais un lien fort. Elles vivent encore un peu en moi alors que j’ai refermé le livre. Leur livre, leur aventure. L’aventure d’une vie, celle d’après le monde.

Entre le nature writing et le roman de survie, Dans la forêt nous parle du temps qui vient après la lente disparition de la civilisation. Un jour l’électricité a commencé à vaciller, puis l’essence et la nourriture se font faites rares chez les commerçants, les gens ont déménagé, les maisons sont tombées dans l’abandon. Les rumeurs, tels des murmures battant la ville, ont parlé de guerre, d’effondrement du marché, de gouvernements renversés… Mais Nellie, Eva (et leurs parents) ont toujours vécu un peu en marge de ce monde, dans leur maison au bord de la forêt, éloignées d’une quinzaine de kilomètres de leur plus proche voisin et scolarisées  à domicile. Quand le monde confortable dans lequel elles vivaient s’effrite, elles vont apprendre à composer avec ce nouvel environnement.

Je ne saurais dresser la liste exhaustive des émotions par lesquelles je suis passée durant cette lecture. Il y aurait tant à dire.

Tout d’abord la beauté. La beauté de l’écriture de Jean Hegland : sans fioritures, d’une limpidité et d’une lucidité frappantes. En quelques pages, on est immergé dans cette histoire comme si nous avions toujours vécu aux côtés des deux héroïnes. Il y a une part de magie dans les lettres de l’autrice, on tombe sous le charme. J’ai encore cette impression qui me colle  à la peau d’avoir vraiment partagé le quotidien de ces deux jeunes filles, comme un témoin privilégié de leur transformation, de ce spectacle fascinant de la nature reprenant ses droits.

La mélancolie, aussi, s’invite à la table de Nell et Eva. Mélancolie du monde passé qu’elles commençaient à peine à connaître : les premiers émois amoureux, les premières ivresses, les rêves qu’elles nourrissaient (aller à Harvard, rejoindre le San Francisco Ballet) et qui s’écaillent toujours un peu plus au fur et à mesure que le temps inéluctable se déroule comme un ruban et qu’un retour à la norme se fait toujours plus lointain. La tristesse n’est pas loin non plus teintée de lassitude : pourquoi devoir se battre dans ce monde inconnu et cruel, qu’est ce qui peut bien les attendre à la fin de toutes ces épreuves.

Nous aussi, on tient, ai-je pensé en tamisant la farine infestée de vers, on tient le coup, jour après jour et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir, ce sont les regrets.

C’est là que la peur entre en jeu. Une peur latente, transpirant à chaque page que l’on tourne. Dans cet ancien monde croulant, on ne sait jamais ce qui risque d’arriver : la faim, la maladie, la violence naturelle ou humaine, la mort… On ne sait pas aussi que le pire peut venir de nous, le sauvage et ses multiples visages sommeillant en nous et ne demandant qu’à s’éveiller.

Et puis… la joie. La joie de petits moments simples retrouvés. Quand l’essentiel s’impose à nous et nous soufflent par son élégance minimaliste. Le bonheur de cultiver et de récolter, celui de retomber sur un cahier vierge, un chewing-gum ou un bidon d’essence.

J’ai aspiré par le nez, et l’odeur m’a fait l’effet d’une drogue. L’odeur brute, douce, qui donne mal à la tête, l’odeur de mille stations-service s’est déployée dans mon esprit, me ramenant non pas à un souvenir en particulier, mais à la sensation totale d’un autre temps. L’espace d’un instant, mon corps était composé d’autres cellules, des cellules dont je m’étais, d’après l’encyclopédie, débarrassée depuis longtemps, et j’attendais de nouveau à la station-service pendant que l’un de mes parents faisait le plein et que le tuyau noir crachotait et que l’odeur de l’essence se répandait jusqu’à la banquette arrière.

Enfin, la sensualité. Dans ce roman d’apprentissage, celui de la vie de ses peines et de ses plaisirs, Jean Hegland convoque nos sens à chaque page : elle nous fait sentir l’odeur douceâtre des sous-bois, le contact des herbes et de la terre, l’aube froide des matins d’hiver et la caresse du soleil d’été. On goûte à l’amertume triste des bouillies d’avoine, aux mûres des bois qui éclatent dans notre bouche en mille saveurs mais aussi à la douceur des peaux et des fourrures. On entend les craquements de branches et on contemple la forêt dans son inquiétante et fascinante étrangeté.

La forêt, troisième protagoniste de ce conte moderne. Omniprésente, tour à tour enchanteresse et dangereuse. On ressent son aura à travers tout le roman comme une vague qui ne cesse de revenir lécher le rivage. Matériau de légendes, elle est celle qui demeure quand tout autour s’efface, mémoire sylvestre, passé et futur possibles.

Maintenant, les aventures de Nell et Eva ont trouvé un petit coin dans ma tête dans lequel elles se sont lovées et que je peux visiter dès que j’en ressens le besoin. Cette sensation douce-amère est l’une des plus belles récompenses, l’un des plus beaux présents qu’offre la lecture. Pour cela, merci Jean Hegland.

 

AVT_Jean-Hegland_4757
Jean Hegland écrit Dans la forêt en 1996. Elle vit aujourd’hui au cœur des forêts de Californie du Nord et partage son temps entre l’apiculture et l’écriture.
Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s