Nous qui n’existons pas de Mélanie Fazi

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Si je devais choisir une plume pour me définir je sais que je choisirai celle de Mélanie Fazi. Une plume fantastique, rien d’étonnant lorsque l’on me connait un peu. Mais comment des situations imaginaires et fictionnelles pourrait décrire une personne réelle, concrète ? Je ne pourrais vous l’expliquer autrement qu’en vous demandant de vous plonger dans son univers. Au détour d’une phrase, d’un sentiment, d’une sensation je me sens là, je me sens moi. J’aime me lover dans les mots de cette autrice qui me sont un refuge. J’avais acquis cette certitude avant même de la lire, comme une évidence, une intuition magique, confirmée la première fois que j’ai posé mes yeux sur ses écrits.

Elle est de ces artistes pour lesquel.les je ressens une vive attraction sans pouvoir l’élucider. Je me suis nourrie de son oeuvre patiemment et je me suis toujours étonnée de la justesse et de la résonance de ses mots en moi. Lorsque j’ai appris que son prochain livre serait placé sous le signe de la non-fiction, je me suis demandé : serait-t-il possible que le charme continue d’exercer ou bien est-ce le fantastique qui cimente le pont bâti entre ses lettres et mon imaginaire ?

J’ai eu la réponse dès les premières lignes.

Nous qui n’existons pas trouve son origine dans un post publié le 26 juin 2017 sur le blog de l’autrice. Ce billet, publié et relayé sur les réseaux sociaux se nommait Vivre sans étiquette. Il parlait « d’identité de genre, de rapport à la norme, de certaines différence qui vous compliquent la vie parce qu’elles sont discrètes et mal connues, parce qu’elles ne portent pas de nom familier. Il parlait de la façon dont on les vit au quotidien et de la douleur sourde qui vous habite constamment« .

Cette différence dont souffre Mélanie Fazi repose sur une non-envie qui dans notre société actuelle où tout mode de vie s’éloignant du schéma type, imposé sinon recommandé, fait tache : l’absence de désir de partager une vie de couple. Ce terme de « non-envie » connote déjà une stigmatisation en injectant dans cette différence du négatif. Habilement, l’autrice soulève un premier problème de définition : quelle est le terme pour qualifier une absence d’envie ?  On peut se satisfaire d’abstinence, de détachement, de désintéressement mais on ne fait qu’entourer de rouge le terme pour mieux mettre en évidence là où notre langage faute.

Au lieu d’une absence, d’un manque, d’un blanc, c’est d’une envie, d’un besoin, d’une nécessité dont l’autrice nous parle. Celui de vivre dans sa solitude qui n’est pas toujours, lui aussi, un mot péjoratif. Dans un quotidien souvent romantisé et  hypersexualisé où les sites de rencontres sont bien ancrés dans notre paysage sociétal et où les sagas érotiques connaissent autant de succès sur papier qu’à l’écran, évoquer son décalage prend l’allure d’un parcours du combattant.

En effet, comment trouver sa place et se définir dans un univers empli de couples mythiques dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles et les pupilles (des nombreuses adaptations de Roméo et Juliette au tout récent mariage princier anglais) ? Ce manque de schémas référentiels triture la plaie qui meurtrit ceux qui ne se retrouvent pas dans les étiquettes actuelles. Ces fameuses étiquettes qui ont fleuri ces dernières années et continuent encore de s’épanouir comme l’indique l’ajout récent au sigle LGBTQ du I (Intersex), du A (Asexual), du P (Polygamous/polyamorous) et du K (Kink).

Vivre sans étiquette c’est pourtant ce que fait Mélanie Fazi depuis des années, depuis qu’elle a ressenti sa dissonance, cette impression d’être, au mieux, invisible, au pire, une usurpatrice cachant sa différence comme une tare avilissante. Elle revient sur ces années passées à se fondre dans la masse, se forçant à faire semblant, donner l’illusion tout en ayant conscience d’un malaise qui au lieu de s’apaiser avec le temps ne fait que croître. Déroger à l’un des trois grands principes de la femme (la vie de couple, l’hétérosexualité et l’envie d’enfant(s)) est déjà difficile, qu’en est-il alors lorsque l’on porte offense à la Triade toute entière ?

Avec exigence et un souci certain de vérité, Mélanie Fazi démuselle sa parole, animal longtemps emprisonné mais n’ayant jamais oublié le goût de la liberté. Elle se confie et se décline en une riche palette d’intimité. Ce témoignage aux atours de manifeste délivre du poids de l’anonymat, de la honte et du malaise. Enfin, l’autrice laisse tomber ce vêtement inconfortable porté à regret depuis si longtemps et, tel le Phénix de sa nouvelle Rêves de cendre, déploie ses ailes, ses ailes véritables, qui viennent nous effleurer de son battement et nous apaiser.

Car l’on puise un réconfort véritable dans cette lecture. Le réconfort de se trouver différent mais non ‘anormal’, le réconfort de voir que les limites, les cases et les définitions ne possèdent pas des frontières immuables mais peuvent bien être redessinées à l’aune de notre identité propre. Et l’autrice nous tend ce crayon magique qui va nous permettre de tracer nos propres contours.

Évoluant en circonvolutions, l’écriture de Mélanie Fazi épluche avec pudeur pour parvenir au cœur de sa vérité. Elle nous livre également des clés personnelles pour envisager ses écrits sous un jour nouveau ou juste différent. Ce livre est précieux, tant pour le lecteur que pour l’autrice. Et surtout, il fait du bien, que l’on se reconnaisse entièrement dans cet écrit ou ne serait-ce que par bribes. Ayant subi un épisode douloureux il y a quelques temps, dont finalement très peu de mes proches ont saisi l’ampleur et la valeur et dont je me remets tout doucement, les mots de Mélanie Fazi m’ont mis du baume au cœur.

Cet ouvrage nous apprend que la différence peut aussi nous aider à nous construire, que ce n’est pas parce qu’une chose convient à la masse qu’elle nous convient forcément. Ce livre nous apprend aussi qu’il n’est jamais trop tard pour se trouver et que le chemin n’est jamais le même pour tout le monde. On y trouve également une belle déclaration d’amour au fantastique, son genre et son milieu si communément méprisés et qui pourtant ont toujours accueilli l’autrice à bras ouverts. En terminant ce livre on se sent ‘grandi’, plus riche de tolérance, de bienveillance et d’apaisement.

Et puis … Après le récit, il y a le bilan. Ce post-scriptum où l’autrice fait peau neuve et revient un an après le début de l’écriture de ce livre sur ce que sa vie est devenue, après cette prise de parole, ce coming-out. Une introspection sur ce qu’elle a alors ressenti et vécu et une mise au point sur les ajustements qu’elle continue de faire pour vivre pleinement cette nouvelle vie qui commence. Entre l’envie de crier fort sa différence, cette identité retrouvée, et ce vieux réflexe de la cacher pour ne pas avoir à se justifier constamment.

Ce qui nous unit tous, c’est d’être « à côté ». Nous sommes les « pas pareils », ceux qui ont dû souvent, au cours de leur vie, décider de montrer ou non le pelage caché sous la peau apparente. Ceux dont l’existence entière tourne autour de cette question qui peut paraître si anodine. C’est une redéfinition de chaque instant : rectifier ou non les attentes que les autres plaquent sur nous par défaut, revendiquer ou non cette différence, la vivre discrètement ou bien en faire un étendard. Ça ne s’explique pas, je crois. Ça se ressent profondément.

Nous qui n’existons pas est le récit de la maturité, du courage et de la renaissance. Vous pourrez le retrouver aux éditions Dystopia Workshop fin septembre/début octobre. Pour finir je conclurai avec les mots si justes de l’écrivain Léo Henry en post-face :

Mélanie Fazi travaille sur les impressions, les états mentaux, sur les variations, toutes choses beaucoup plus fluctuante et plus fines que le langage. Elle s’acharne sur ce qui fait la matière même et la grande difficulté du travail de l’écrivain : exprimer de l’indicible. Utiliser des mots pour cerner des notions que les mots ne peuvent pas atteindre.

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Mélanie Fazi, née en 1976 à Dunkerque. Romancière, traductrice, chroniqueuse, artiste à multiples casquettes.
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