Les furies de Lauren Groff

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C’est une oeuvre énigmatique qui m’a fait tomber entièrement sous sa coupe fascinante.  Un ovni subtil et terrifiant.

« Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. D’omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. Elle n’a jamais menti. Elle s’est contentée de ne pas en parler. »

Résumé :

Ils se rencontrent à l’université. Ils se marient très vite. Nous sommes en 1991. À vingt-deux ans, Lotto et Mathilde sont beaux, séduisants, follement amoureux, et semblent promis à un avenir radieux. Dix ans plus tard, Lotto est devenu un dramaturge au succès planétaire, et Mathilde, dans l’ombre, l’a toujours soutenu. Le couple qu’ils forment est l’image-type d’un partenariat réussi.
Mais les histoires d’amour parfaites cachent souvent des secrets qu’il vaudrait mieux taire. Au terme de ce roman, la véritable raison d’être de ce couple sans accrocs réserve bien des surprises.

Livre puissant sur le mariage qui démystifie le couple et l’amour parfait exemplaire, Les Furies est un ouvrage glaçant aussi impactant qu’un Belle du Seigneur, flirtant avec le roman de mœurs et les chatoiements du thriller psychologique.

Lancinant comme une vieille rengaine, l’univers des Furies est obsédant. Imprégné de l’oeuvre de Shakespeare et de la tragédie grecque auxquels Lauren Groff fait allusion et cite explicitement, ce livre est érudit et ne se laisse pas décrypter facilement.

L’autrice brouille les pistes à travers les influences mais aussi dans sa façon de manier la temporalité de son récit. En un paragraphe, elle nous propulse des années plus tard avec une fluidité qui désoriente. Elle mélange les époques, les sentiments et les mentalités de ces personnages qu’elle écrase sans vergogne dans son pressoir littéraire pour en extraire l’essence.

Roman déroutant donc mais aussi étrange. L.Groff nous y délivre d’ailleurs sa propre définition de l’étrangeté qui est un état dans lequel « vous vous opposez en permanence à ce qui vous entoure et où vous ne prenez jamais rien pour acquis« . Mathilde devient l’étendard de cette étrangeté, broderie complexe et fascinante, tissée d’ombres, de mystères et qui ne semble toujours détonner sur le paysage de ses contemporains.

L’autrice s’est inspiré du personnage emblématique de Mme de Merteuil  des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos pour esquisser les contours de Mathilde, un personnage manipulateur et politique qui conserve à tout moment une vision d’ensemble lui permettant de mouvoir aisément les pièces de l’échiquier pour parvenir à ses fins. D’apparence froide, Mathilde, tigresse aux griffes acérées, couve un feu dévastateur qu’elle dissimule avant tout à son propre époux qui l’érige en sainte à la parole d’évangile.

Et à travers la voix de Mathilde, on croit décerner celle de toutes ces femmes vivant dans l’ombre de leur conjoint, se retranchant dans leur jardin secret qu’elles veillent farouchement. Celles qui gardent pour elles ce qu’elles ne pourraient expliquer et ce que leurs maris ne pourraient de toute façon comprendre. Ces hommes qui n’aperçoivent qu’à peine ce qu’elles entreprennent au nom de cette entité dévoratrice qu’est le couple. Non, Mathilde n’est pas une sainte mais laisser son mari croire à cette chimère est plus facile que de lui laisser voir son vrai visage, ce visage que l’on porte tous en nous et que personne n’est prêt à regarder.

A un moment, malgré son intelligence et son art d’administrer les choses, elle était devenue une épouse, et les épouses, nous le savons tous, sont invisibles. Les elfes de minuit du mariage. La maison à a campagne, l’appartement en ville, les impôts, la chienne, tout cela relevait de sa responsabilité : il n’avait aucune idée de la manière dont elle organisait son temps.

Les Furies c’est aussi une histoire sur les privilèges d’une classe américaine aisée incarnée par le personnage de Lotto, homme blanc issu d’une famille ayant fait fortune en mettant l’eau d’une source de Floride en bouteille, fortune s’accaparant une richesse pourtant populaire. Lancelot de son prénom complet, raccourci commodément par sa tante pour éviter qu’il ne soit fustigé par ses congénères qui en devineraient facilement l’origine opulente, est un enfant sanctifié avant même d’avoir à faire ses preuves et à qui tout devra réussir.

Mathilde et Lotto, ces deux personnages forts qui semblent se compléter tout autant que s’opposer ont fait l’objet d’une double écriture se déroulant sur cinq années et donnant naissance à deux livres que l’autrice finira par réunir en un seul. Ce que traduit mieux le titre original de Fates and Furies que l’on retrouve dans les deux parties de l’oeuvre française sous les noms de Fortune et Furies. Fortune retrace la vision de son couple selon Lotto que la deuxième partie Furies déconstruit patiemment sous les yeux de Mathilde.

Ces Furies aussi appelées (ironiquement) Bienveillantes, issues de la mythologie grecque, personnifient une malédiction lancée par quelqu’un et sont chargées de punir les crimes pendant la vie de leur auteur. Elles tourmentent ceux qui font le mal, les poursuivant inlassablement en les rendant fous.. Ces déesses vengeresses seront-elles invoquées pour châtier Mathilde et Lotto pour leur bonheur trop parfait, pour leurs mensonges et leurs parts d’ombre ? Ceci, je vous laisse le découvrir par vous même.

Il prit son visage entre ses mains et embrassa ses lèvres pâles. Il aurait pu mourir de bonheur en cet instant. Il eut une vision, il vit la mer enfler pour les ravir, emporter leur chair et rouler leurs os sur ses molaires de corail dans les profondeurs. Si elle était à ses côtés, pensa-t-il, il flotterait en chantant.

Remarqué par l’ancien président américain, Barack Obama, qui lui avait rédigé une note dans laquelle il la remerciait pour cet ouvrage englouti en quelques heures de vol, Les Furies ne démérite pas ses éloges. S’il faut un peu batailler pour déchiffrer cette oeuvre riche et complexe, comme c’est souvent le cas pour les œuvres ambitieuses de cet acabit, l’effort vaut cette peine.

Le couple c’était mathématique. Pas additionnel comme on aurait pu s’y attendre. Mais exponentiel.

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Lauren Groff, romancière américaine née en 1978

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