Charly 9 de Jean Teulé

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Teulé et moi ça fait quelques temps qu’on se connait tous les deux ! Depuis au moins une petite dizaine d’années avec notamment Rainbow pour Rimbaud acheté à la Galerne (superbe librairie du Havre), roman qui reste à ce jour mon préféré. J’avoue que depuis j’en ai ingurgité du Teulé. Je l’ai même rencontré à un Salon du Livre et il m’avait bien fait rire !   J’ai été enchantée par Je, François Villon, horrifiée par le douloureux Darling, émue par Le Magasin des Suicides, titillée par la petite pointe de folie de l’Œil de Pâques

Puis j’ai arrêté mes lectures avec Fleur de Tonnerre dont le résumé m’avait séduite mais dont la lecture n’avait pas été aussi prometteuse. C’est un peu le même effet que j’ai retrouvé avec Charly 9, impression persistante depuis les derniers Teulé que j’ai pu lire : Le Montespan et Mangez-le si vous voulez (ce dernier redressant tout de même un peu la barre, peut-être par son format très court).

Charly 9 nous raconte la vie de Charles IX, devenu roi de France à 10 ans suite à la mort prématurée de son frère François II, depuis le massacre de la Saint-Barthélémy qu’il commandite en 1572 (poussé par sa mère la Reine régente Catherine de Médicis) jusqu’à sa mort deux ans plus tard à 24 ans. Une tranche de vie que choisit l’auteur pour nous narrer l’immersion du roi dans la folie. Jean Teulé est un écrivain qui nourrit des affections particulières pour des personnages de l’Histoire marginaux ou incompris qui se sont souvent distingués par des faits stupéfiants (Rimbaud, Verlaine, Villon, Jégado). Ici donc, il choisit l’un des rois de France le plus haï de ses contemporains et se donne pour mission de nous le rendre sympathique.

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Charles IX de France, Portrait de François Clouet

L’étonnant jeune homme, qui n’aura vingt-trois ans que fin juin prochain, est pris d’affreux sanglots qui le secouent sous son pourpoint. Et il se pleure, s’essuie les yeux, dans une pensée qui le hante et le fatigue. Tout beugle en sa cervelle ainsi qu’un troupeau au pré. Le long roi au cent mille morts (sans compter les animaux) mince et peu large d’épaules est épouvanté par son propre succès. […] Malade de regrets, et quels regrets !… il est là, solitaire, comme tapi dans l’herbe. Sur la peau nue de ses mains, ses mains calamiteuses, les ombres des nuages roulent des taches abstraites et il n’est plus rien en somme !…

A ses côtés, une kyrielle de personnages hauts en couleur : tout d’abord les Valois d’Angoulême, lignée royale dirigée par Catherine de Médicis, l’Italienne, épouse de feu Henri II, reine des complots et des poisons vouant une passion malsaine à son fils Henri III, le duc d’Anjou qu’elle nomme « Mes Chers Yeux », individu aux manières agaçantes et sournoises, convoitant le trône.

Il y a ensuite Marguerite, la sœur incestueuse mariée au nauséabond Henri de Navarre et qui n’est autre que la fameuse Reine Margot mais pas celle à la beauté de nacre d’Adjani, non, plutôt une flétrissure rongée par la vérole que lui a donné son amant. Sans oublier, François de France, duc D’Alençon et frère dissident frappé de nanisme mais que l’on surnomme, ironiquement, Hercule. Toute cette famille est un peu à elle-seule l’incarnation des 7 péchés capitaux.

On trouve également une version hilarante du poète Ronsard, atteint de surdité mais qui sait aussi faire la sourde oreille quand ça le chante et coureur invétéré de jupons avec sa formule toute faite « Mignonne, allons voir si la rose … » !

Enfin, côté cœur royal, il y a d’un côté la reine teutonne Elisabeth d’Autriche, patiente et aimante mais ne comprenant mot à la langue de son mari et ayant recours à une piètre traductrice et de l’autre, la maîtresse, protestante mais épargnée, Marie Touchet, refuge sexuel de Charles IX lui permettant d’échapper à la Cour pourrie par les conspirations.

Le talent de Teulé pour croquer tous ces personnages loufoques est toujours délicieux et transparaît d’une passion ludique pour l’Histoire contagieuse. Cette Histoire qu’il réécrit à sa manière, avec ses visions humoristiques, décadentes et fulgurantes. La folie de Charles IX devient alors une épopée où chaque nouvelle psychose est une pierre ajoutée à l’édifice de ce règne aberrant.

Hanté jusqu’à la fin de sa courte vie par l’atrocité de la Saint-Barthélémy il sera d’abord victime d’hallucinations auditives et visuelles de flots de sang. On le verra aussi donner la chasse au cerf dans les couloirs de Versailles, distribuer du muguet au 1er mai au peuple français déchiré par la famine, payer grassement un charlatan pseudo-alchimiste pour qu’il renfloue les caisses vides des comptes de la Cour, pratiquer littéralement la politique de l’autruche quand ses conseillers l’abordent ou encore se jeter dans des étreintes charnelles sanglantes (victime alors d’hématidrose, sudation de sang par les pores). Lui qui ne souhaitait pas le trône, cet homme rongé par le remords qui aux civilisations préférait les paysages, restera incompris et moqué jusque dans sa mort où ses congénères festoieront goulûment à son banquet de veille allant jusqu’à renverser du jus de fraise sur sa réplique en cire.

On retrouve dans Charly 9, la recette du style de l’auteur qui lui vaut son succès : un mélange d’Histoire romancée, d’horreur poétisée, de charnel et de trivialité (jurons, blagues scatologiques et scène de sexe auxquels l’auteur prend un plaisir certain). Mais si le style est toujours là, le rythme narratif s’effiloche. Les redondances et le comique de répétition m’ont lassée au même titre que cette trivialité au charme coupable qui était pourtant si percutante dans ses premiers romans  (même si de splendides fulgurances poétiques m’ont rappelé pourquoi j’aimais cette plume). 

C’est donc plus sur la forme que sur le fond que je chipote, forme qui était déjà présente dans ces deux précédents romans et dans le suivant, d’où une certaine lassitude de la retrouver ainsi, pratiquement inchangée.

Bien sûr si Charly 9 est votre première visite sur la planète Teulé vous ne remarquerez pas ces défauts qui ne ressortent que dans la continuité de son oeuvre et vous serez probablement choqués ou émerveillés par cette écriture gourmande et éprise de liberté.

Bilan en demi-teinte donc pour cette lecture que j’ai savouré d’un œil tout en baillant aux corneilles. Toutefois, je trouve que la plume et la personnalité de Jean Teulé apportent une réelle fraîcheur à la littérature contemporaine française, ce dont je le remercie profondément !

Et vous, Teulé : ça passe ou ça casse ? N’hésitez pas à me donner votre avis !

Pour les fans de Charly 9, une adaptation BD a été réalisée aux éditions Delcourt/Mirages par Richard Guérineau. Je vous glisse la fiche Bédéthèque ici.

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3 commentaires

  1. J’aime le personnage mais moins ses livres 😀
    Bon je reprends. J’avais aimé Le Magasin des suicides et apprécié moyennement Mangez-le si vous voulez. Par contre, j’ai été embêtée avec son Héloise Ouille… que je n’ai aps pu terminer! Tu l’as lu celui-là?

    Alors je vais m’en tenir à ce que j’ai déjà lu de lui.. 😉

    Aimé par 1 personne

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