Sur la route de Jack Kerouac

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Et devant moi, c’était l’immense panse sauvage et la masse brute de mon continent américain ; au loin, quelque part de l’autre côté New York, sinistre, loufoque, vomissait son nuage de poussière et de vapeur brune ; mais la Californie est blanche comme la lessive sur la corde, et frivole – c’est du moins ce que je pensais alors.

Sur la route, roman phare du chef de file de la génération Beatnik ou Beat Generation, mouvement prenant naissance dans les années 1950 au plein cœur des Etats-Unis. Beatnik : c’est avant tout trois figures tutélaires et trois œuvres donc : Kerouac et Sur la route, Howl d’Allen Ginsberg et Le Festin nu de William S. Burroughs. Mouvement littéraire et culturel, la Beat Generation prône des valeurs telles la liberté sexuelle, l’expérimentation des drogues, les spiritualités chamaniques et défraya la chronique dans l’Amérique d’après-guerre, baignée de maccarthysme et puritanisme. La Beat Generation c’est également une fascination pour les grands espaces (qui fournira un terrain propice au Nature Writing), la découverte et l’aventure, un certain goût pour la prose spontanée, le jazz et le surréalisme et à tout milieu dit « underground », mais aussi aux classiques : Shakespeare, Rimbaud, Blake, Genet, etc. On retrouve d’ailleurs tous ces centres d’intérêts dans le roman de Kerouac.

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Portrait de Jack Kerouac

Ce roman est l’Odyssée américaine et fortement autobiographique de Jack Kerouac qui se dessine sous les traits du personnage Sal Paradise et va sillonner ce Nouveau monde vaste et insolite. De New York à San Francisco (Frisco) puis retour avec des détours par le Mexique, Sal va traîner sa jeune carcasse d’écrivain sur le bitume américain poussiéreux sans jamais regarder dans le rétroviseur, pied au plancher et souvent accompagné de son fidèle acolyte (pour le meilleur et pour le pire) : Dean Moriarty, « un gars de l’Ouest, de la race solaire ».

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Carte des trajets de Jack Kerouac dans Sur la route :   en rouge : 1947, en bleu  :1949, en vert : 1950.

Plonger dans l’aventure Sur la route, c’est se laisser embarquer dans un road trip complètement loufoque avec aux manettes un chauffeur fou qui ne vous laissera pas descendre de la voiture indemne. Ce livre se lit comme il s’est écrit : de façon furieuse et en un jet pour ne pas en perdre l’énergie monstrueuse qu’il dégage. La légende accorde d’ailleurs à l’écrivain trois semaines d’écriture à plein régime sur un manuscrit ininterrompu formant un rouleau de près de 37 m. Une écriture endiablée et spontanée qui se balance aux notes d’impro du jazz bebop qui constitue la bande son du roman. Truman Capote dira de cette prouesse :« Cela n’est pas écrire, c’est dactylographier. »

Sur la route c’est aussi une histoire d’amitié. Une amitié construite autour de la fascination parfois morbide, le dépassement des limites et de soi, le profit de l’autre (financier et spirituel). Dean, Sal, Sal, Dean. Un duo inséparable de complices tels Bonnie & Clyde, de meilleurs ennemis tels Billy the Kid et Pat Garett, l’un entraînant toujours l’autre un peu plus loin dans ses folles abysses. Leur relation complexe et autophage constitue le fil rouge du roman et rend compte de la fascination de Kerouac pour les personnages marginaux, des fous vivant intensément et sans attaches : ces fameux « clochards célestes ». Ce fameux Dean Moriarty est d’ailleurs fortement inspiré d’un ami de Kerouac : Neal Cassady. L’auteur a résolument pioché dans son réel pour incarner l’âme du « Beat » ce qui lui donne une aura encore plus légendaire. Car Dean est loin d’être un saint ou ce serait plutôt le « Saint-Imbécile », un arnaqueur sublime, infidèle, hystérique, égoïste, incapable de tenir ses engagements et semant les problèmes plus qu’il ne les résout. Mais tout comme Sal, on subit cette attraction pour lui : curiosité morbide, repoussement de ses propres limites, affection loufoque ? On ne peut réellement poser de mots dessus mais on eut savoir comment cette course à travers l’Amérique va-t-elle finir.

 Je vais te dire, Sal, carrément, peu importe où j’habite, ma valoche dépasse toujours par-dessous le lit, je suis prêt à partir ou à me faire virer. J’ai décidé de laisser tout me filer entre les doigts. Tu m’as vu m’évertuer et me crever le cul pour réussi et tu sais, toi, que c’est sans importance et que nous avons le sens du temps, la façon de le ralentir et d’arpenter et de savourer et de se contenter des voluptés du nègre antique, et que sont les autres voluptés ? Nous autres, nous savons.

Dean Moriarty

Avec Sur la route, on goûte à la poussière des routes américaines, à un style de vie nomade et moderne qui défie les codes et la morale. On goûte à un style solaire qui jette un éclairage intéressant sur ce que les États-Unis représentaient pour la jeune génération de ces années 50 d’après-guerre. Ce roman est culte et a influencé des artistes aussi divers que Hunther S. Thompson, Bob Dylan, Jim Morrison ou encore Tom Waits.

Sans être un coup de cœur total, je suis ravie d’avoir (enfin) découvert cet objet de culte et je ne peux nier l’avoir englouti sans ressentir une certaine fascination tant pour le récit que pour les personnages. La relation complexe Dean/Sal m’a vraiment intriguée car je voulais voir jusqu’où elle pouvait aller. Et sans être un ange non plus, Sal campe un protagoniste hanté par l’appel de l’Ouest et aux réflexions intéressantes.

A savoir : le film a bénéficié d’une adaptation cinématographique en 2004 réalisée par Walter Salles avec Sam Riley en Sal Paradise, Garrett Hedlund en Dean Moriarty et Kristen Stewart en Marylou. J’ai moi-même vu le film (que j’ai trouvé plutôt pas mal) avant de me lancer dans la lecture ce qui m’a convaincue de lire ce roman (même si près de 15 ans plus tard!).

La bande annonce Ici : https://www.youtube.com/watch?v=oefMWlwNKiE

 

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Le casting de l’adaptation de Walter Salles (de gauche à droite) : Sam Riley, Kristen Stewart et Garett Hedlund

 Quel est ce sentiment qui vous étreint quand vous quittez des gens en bagnole et que vous les voyez rapetisser dans la plaine jusqu’à, finalement, disparaître ? C’est le monde trop vaste qui nous pèse et c’est l’adieu Pourtant nous allons tête baissée au-devant d’une nouvelle et folle aventure sous le ciel.

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