Daddy Love de Joyce Carol Oates

 

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« Où que soit Daddy Love, il avait son royaume. »

Daddy Love c’est l’histoire de Robbie Whitcomb, 5 ans qui est enlevé sous les yeux de sa mère. Commencent alors sept années d’horreur pour le petit garçon, rebaptisé Gideon par son ravisseur, Daddy Love. Celui-ci n’est autre que Chet Cash, pasteur itinérant, populaire et séducteur, vendeur d’objets en macramé fabriqués par sa victime. Quand on a connu le pire, est-ce possible d’en revenir ?

Donne-moi la main, dit-elle. Il le fit. Il tendit sa petite main à maman. C’était peut-être cinq minutes avant l’enlèvement. Est-ce qu’il voyait leur voiture ? Demanda-t-elle. Est-ce qu’il se rappelait où il s’étaient garés ? C’était une sorte de jeu auquel elle avait déjà joué avec lui. Il était chargé de se rappeler où ils garaient la voiture dans le centre commercial, cela afin de lui apprendre à regarder avec attention et à se souvenir.

C’est un roman douloureux et très sombre que nous livre ici Joyce Carol Oates, autrice qui n’a pas son pareil pour sonder la psychologie de personnages bien suvent ambigus, tourmentés avec leurs zones d’ombres et leurs secrets. Ce roman n’est certes pas à mettre entre toutes les mains, car il ne nous épargne rien à nous lecteurs : ni la rage, ni l’impuissance ni l’incompréhension ni même la fascination morbide.

 

Un bourreau et sa victime.

Daddy Love ou Cheston Cash. Un homme. Un monstre. Mégalomane, misogyne, pédophile, vaniteux, sadique, schizophrène atteint du complexe de Dieu. Le pire de la fange américaine, de ce que peut produire cette société démesurée dans ces excès. Un homme qui s’abîme dans ses victimes pour combler sa haine et son néant, les souille à tout jamais pour oublier qu’il n’est qu’un être horriblement ordinaire. Un Chronos qui finit par se débarrasser de ses victimes qui finissent inévitablement par se flétrir et ne l’intéressent plus.

Daddy Love plaignait ce gosse, qui avait perdu toute beauté dès l’âge de dix ans. Il ne servait pas à grand-chosede le garder, mais il était d’une sentimentalité idiote ; comme on le serait pour un vieux chien aveugle et incontinent : impossible de tuer le cabot, mais ça ne vous embêterait pas que quelqu’un d’autre l’écrase dans la rue à votre place.

Un monstre qui, inconsciemment ou non, cherche à travers « ses » fils à créer d’autres monstres pour laisser son ignoble héritage, la trace de son existence sur cette terre. Ce fameux quart d’heure de gloire aux médias dont parlait Andy Warhol.

Robbie Whitcomb, Fils, Gideon Cash qui comme beaucoup de victimes résilientes a morcelé son être, son identité, dans un acte de survie désespéré. Petit protagoniste écrasé par les rouages implacables de ce Daddy Love qui le déforme et le façonne jusqu’à en faire sa chose, un Chronos qui tue ces garçons lorsqu’ils ne l’intéressent plus.

Tous les gens sont des monstres, dit Gideon. Si tu arrives à bien les connaître. Pas toi, Gideon. J’aimerai être toi. C’était si spontané et si touchant que Gideon détourna le regard. Mais tu ne peux pas être moi. Il n’y a qu’un seul fils de Daddy Love.

Et puis il y a aussi le personnage de la mère. Dinah Whitcomb, laissée défigurée, meurtrie dans sa chair et son esprit par le ravisseur de son fils et qui essaie tant bien que mal de se reconstruire après ça…

La vallée de l’inquiétante étrangeté où le degré d’intolérance s’accroit quand le non-humain se rapproche de l’apparence humaine. Dinah avait entendu parler de la vallée de l’inquiétante étrangeté dans ses cours de psychologie de troisième cycle et avait eu envie de dire au professeur avec humour : Hé, c’est là que j’habite !

Sisyphe prisonnière de son propre supplice : se remémorer ces quelques secondes avant l’enlèvement où elle a, par inadvertance lâché la main de son fils, se rendant éternellement et injustement coupable d’un événement sur lequel elle n’a jamais eu de prise.

L’ambiance oppressante et poisseuse de Daddy Love m’a rappelé celle de certains films et séries tels « True Detective », « Thirteen »,« The Cell » qui témoignent de l’horreur humaine et de ses abysses insondables. Le point de vue de Robbie/Gideon, avec ses pensées parfois naïves et cruelles, fait indéniablement penser au petit Jack de « Room » d’Emma Donoghue. Tous deux, puisant dans des ressources insoupçonnables pour supporter l’insoutenable. Mais peut-on vraiment se reconstruire lorsque l’on a été brisé, lorsque le point de rupture a éclaté en mille morceaux, peut-on vraiment recoller et faire abstraction des fêlures à travers lesquelles le passé réussira peut-être toujours à resurgir, comme l’eau qu’aucun barrage ne peut réellement contenir ?

Telle est la question que l’autrice laisse en suspens avec cette fin ouverte et terrible.

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Joyce Carol Oates, femme de lettres américaine, déconstruit les mythes américains et fouille de sa plume acérée les bas-fonds de l’âme humaine. 
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Un commentaire

  1. Ce livre m’avait marqué, à tel point que j’en ai fais une peinture expressionniste. J’aime beaucoup cette autrice, elle va au bout des choses, elle ose planter la lame dans le cœur du lecteur et critiquer, décortiquer les mœurs et l’esprit humain.

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