La Ménagerie de papier de Ken Liu

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Serait-il possible de décrypter les algorithmes de l’amour ? Peut-être les tentaculaires compagnies de l’Internet y parviendront-elles un jour ? Elles sauraient, alors, dire si deux personnes sont vraiment faites pour être ensemble. Et si l’immortalité nous était offerte, quelle trajectoire serions-nous amenés à suivre ? Sans doute la route vers les étoiles s’ouvrirait-elle à nous ? D’immenses vaisseaux se dirigeraient vers 61 Virginis pour y trouver… quoi ? Mais les plus beaux voyages sont peut-être ceux que l’on fait grâce à la mémoire, à l’aide de jouets nés des mains et de l’amour d’une mère : une merveilleuse ménagerie de papier.

La Ménagerie de papier est l’un des meilleurs recueils de nouvelles de Science-Fiction qu’il m’ait été donné à lire ces dernières années. Signée par le talentueux Ken Liu, cette anthologie est parcourue par trois grands concepts : l’amour sous ses diverses formes (filial, conjugal, déçu, recherché…), la quête d’immortalité et l'(in)compréhension de l’autre. On y retrouve également des thèmes souvent abordés par la SF : la fatalité du destin humain, les dangers des nouvelles technologies ou des progrès scientifiques et la conquête spatiale.

J’ai été particulièrement marquée par la nouvelle Le Journal intime qui fait le récit d’une femme tombant un jour par hasard sur le journal intime de son mari et qui après cette découverte ne parvient plus à déchiffrer les caractères.

Les lettres de la page se tortillèrent comme les vers que son mari avait piqués sur leurs hameçons la seule fois où il l’avait emmenée pêcher.  Chaque fois qu’elle essayait de se focaliser sur un mot il s’étirait, se déformait et devenait un gribouillis noir incompréhensible. Elle laissa tomber le quotidien comme s’il lui brûlait les doigts.

Cette histoire belle et triste nous parle des murs que l’on bâtit entre les autres et nous-mêmes, murs que l’on construit autour des non-dits, d’interprétations et de quotidien fatigué. Le couple de cette nouvelle ressemble à beaucoup d’autres couples qui, s’étant enfermés dans ce qu’ils pensent l’un de l’autre sans plus jamais se parler que par mécanismes, ne trouvent plus moyen de partager.

Ce récit porte aussi une autre idée de la communication : la surabondance qui mène au silence aliénant. Ce discours est porté par le docteur que va consulter la protagoniste, cette dernière se persuadant qu’elle n’est pas folle mais a « simplement perdu la capacité de lire« , tout comme on contracterait un rhume.  « On a trop à lire de nos jours : l’internet, les smartphones, les pubs partout, les « tweets » – je ne sais même pas ce que c’est – bref, la surcharge d’information » lui déclare-t-il, lui conseillant finalement d’arrêter de « vouloir tout déchiffrer« . La justesse du propos combiné à son ancrage dans notre réalité renforce l’impact de cette nouvelle.

L’incapacité à communiquer est également au cœur de la nouvelle titre La Ménagerie de papier qui m’a d’ailleurs fait versé quelques larmes.

Elle plaque la feuille sur la table, face vierge exposée, et la plie. Intrigué, j’arrête de pleurer pour l’observer. Ma mère retourne le papier et le plie de nouveau, avant de le border, de le plisser, de le rouler et de le tordre jusqu’à ce qu’il disparaisse entre ses mains en coupe. Puis elle porte ce petit paquet à sa bouche et y souffle comme dans un ballon. « Kan, dit-elle. Laohu. » Elle pose les mains sur la table, puis elle les écarte. Un tigre se dresse là, gros comme deux poings réunis.

La ménagerie de papier ce sont ces origamis auxquels une mère chinoise, trouvée par le biais d’une agence matrimoniale, insuffle vie pour offrir à son fils des compagnons de jeux et lui transmettre son art ancestral. Si ces pliages animés représentent tout d’abord l’émerveillement de l’enfance, ils deviennent à l’adolescence et à l’âge adulte signes d’embarras et de confusion entre la mère et le fils, ce dernier lui reprochant de détonner au milieu du paysage édulcoré de l’american way of life. Récit de déracinement, de cultures multiples et de l’écartèlement qui en résulte, La Ménagerie de papier est une histoire bouleversante sur le regard que l’on porte sur ses parents, sur la transmission et l’identité d’une famille.

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La merveilleuse couverture des éditions Le Bélial

Si ces deux nouvelles sont plus imprégnées de fantastique que le reste du recueil, les autres récits de Science-Fiction ne sont pourtant pas en reste. RenaissanceLa Peste et La Forme de la pensée confrontent des personnages humains à des ethnies extraterrestres sous fond de choc culturel, de guerre, de domination et toujours cette peur de l’inconnu qui mène à la haine et l’incompréhension. On trouve également des textes témoignant des dérives possibles de notre société comme des épisodes possibles de la fameuse série anglaise de dystopie Black Mirror (L’Oracle, Faits pour être ensemble, Emily vous répond, Les algorithmes de l’amour ou encore le sublissime Trajectoire). 

Des parenthèses sont aménagées dans le recueil pour permettre au lecteur de souffler un peu (car la plupart de ces nouvelles sont assez poignantes) : Le Golem au GMS, nouvelle hilarante où un Dieu hébraïque choisit comme disciple une jeune fille embarquée sur un vaisseau de croisière intergalactique pour enrayer une infestation de rats ou encore l’étrange Le Livre chez diverses espèces : une petite anthologie d’espèces extraterrestres inventées par l’auteur étudiant leur rapport à l’écrit et à la transmission.

Deux petits ovnis se sont également nichés dans ce livre : Nova Verba, Mundus Novus, dans lequel un équipage arrivant au bout du monde se voit dépossédé des mots de plus de deux syllabes et réinventent le langage pour parer à l’ineffable. Cette nouvelle  rappelle d’ailleurs furieusement les égarements linguistiques de La Chasse au Snark de Lewis Carroll ; je n’ose imaginer le challenge de traduction qu’elle a pu représenter ! La plaideuse, pour sa part, réunit les ingrédients du récit de policier historique et de fantasy avec une enquêtrice du Japon pré XVIIé siècle essayant de démêler une affaire de meurtre en envisageant toutes les méthodes d’investigation possibles, y compris le recours aux témoignages de fantômes.

Ce recueil très complet nous permet d’entrevoir toute la palette de Ken Liu et nous fait passer par un éventail d’émotions riche et varié. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la nouvelle éponyme ait remporté de nombreux prix littéraires américains tels que  le  Hugo Award (récompensant les meilleures œuvres  de Science-Fiction ou de Fantasy, le Nebula Award (récompensant les œuvres de science-fiction ou de fantasy les plus novatrices) et le World Fantasy Award (récompensant les meilleures œuvres de Fantasy), ce qui est assez unique pour ce format littéraire. La Ménagerie de papier est un ouvrage étonnant et fabuleux construisant des ponts entre la Science-Fiction, le Fantastique et la Fantasy.

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Ken Liu, né en Chine en 1976 et émigré au Etats-Unis à l’âge de onze ans est aussi traducteur et développeur.

 

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