Visages noyés de Janet Frame

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Une plongée émouvante et bouleversante dans les asiles psychiatriques en Nouvelle-Zélande des années 1950.

Janet Frame est une autrice néo-zélandaise née en 1924 à Dunedin. Issue d’une fratrie de cinq enfants ayant grandi dans le milieu pauvre et ouvrier, la jeune Janet que l’on prénomme aussi Topsy ou Jean développe très tôt un goût pour l’imaginaire, l’écriture et la poésie. Enfant timide et secrète, elle évolue en adolescente rêveuse et jeune femme complexée, angoissée mais terriblement passionnée. Marquée par le décès de deux de ses sœurs, Janet Frame trouve en la littérature et l’écriture une échappatoire qui la secoure à de nombreuses reprises lors de sa vie tumultueuse.

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Janet Frame (1924-2004)

Écrit en 1961, Visages noyés est son deuxième roman après Les Hiboux pleurent vraiment (1957) – salué comme le renouveau de la littérature néo-zélandaise et monument moderne – et troisième ouvrage après son recueil de nouvelles Le Lagon (1951). Sa rédaction, qui lui est conseillée par l’un des psychiatres qu’elle consulte durant son séjour en Angleterre, porte sur ses séjours en asiles psychiatriques, établissements qu’elle consultera pendant huit années  de 1945 à 1953.

Elles me hantaient ces femmes. Je ne parle pas du petit nombre de celles qui pouvaient encore s’exprimer normalement et que j’avais rencontrées à l’office, mais des démentes que j’entrevoyais parfois à travers la clôture entourant le parc et la cour. Qui étaient-elles ? Pourquoi se trouvaient-elles dans cet hôpital ? Pourquoi se comportaient-elles d’une manière si différente de celles des êtres qu’on rencontre et à qui l’on parle dans les rues du Monde ? Et que signifiaient les offrandes et les ordures – les morceaux de tissu, les croûtons, les excréments, les chaussures – qu’elles lançaient par-dessus la clôture ? Que signifiait ce barrage de haine et d’amour élevé contre tout ce qui était « au-delà » ?

Visages noyés est un récit d’une tristesse insondable et d’une poésie salvatrice. A travers un personnage fortement autobiographique, Frame nous dépeint le quotidien des femmes internées, ce microcosme tenu à l’écart des autres régi par d’autres lois sociétales. Loin de tout jugement sur le système de santé de son pays, l’autrice se contente de raconter son vécu, celui des femmes qu’elle a côtoyées durant ses séjours dans ces établissements qui tiennent tout de la prison, sauf le nom.

D’abord internée à l’asile de Cliffhaven puis plus tard à celui, soi-disant plus « moderne » de Treecroft avant de revenir à Cliffhaven, Istina – alter ego de Janet – connaîtra le sort funeste que l’on réservait aux malades en ces temps-là, pourtant si peu éloignés de notre présent. Électrochocs, humiliation, lobotomie, ces asiles ont hanté l’imaginaire et la mémoire de l’autrice qui tente de se libérer de ce cauchemar à travers l’exutoire de l’écriture. De la cruauté des infirmières, au désespoir de ses homologues en passant par l’indifférence des docteurs, la protagoniste relate des ténèbres desquelles on détourne habituellement les yeux. Elle subira la déchéance imposée par le personnel hospitalier en étant envoyée dans les différents pavillons des hôpitaux psychiatriques, « voyages » au travers desquels sa notion d’humanité sera bafouée profondément.   On la verra également lutter pour sa santé mentale et redouter les crises et les angoisses que l’hôpital, loin de calmer, exacerbe.

Le jour où je finis par croire ce qu’on me répétait depuis des années, c’est-à-dire que je resterais jusqu’à ma mort à l’hôpital psychiatrique de Cliffhaven, le plancher de la salle de jour se transforma sous mes yeux. Ce n’était plus un plancher, mais plusieurs couches d’ardoises disjointes et ébréchées qui me coupaient les pieds. Elles parvinrent à me blesser à travers mes grosses chaussures de laine grise, qui furent bientôt trempées de sang. Le sang dégouttait et ruisselait sur les ardoises. Le flot s’échappait par la porte. J’y voyais flotter des étoiles découpées dans du papier d’or et d’argent.

La force de l’écriture de Janet Frame réside en cette capacité à trouver du sublime, de la poésie même dans la noirceur la plus totale. On sent, à travers ses mots, sa propre lutte contre ses peurs et le réconfort que lui procurait les livres et ses écrits. Une scène particulièrement poignante a retenu mon attention, celle où Istina s’approche du camion de l’aumônier venant apporter des livres à l’asile et se replonge dans la littérature avec une émotion – si forte qu’elle lui donnera la migraine – dans ces écrits où « tous les mots mystérieux » sont autant d' »êtres terrifiants de vérité, capables de monter la garde devant les portes de l’esprit » que de « créatures fragiles qui ne restaient intactes que très peu de temps, puis s’écroulaient, éparpillant sur le sol leurs vieux os desséchés qui ne pourraient même plus s’enflammer« .

C’est d’ailleurs ces mots difficiles à dompter, ces mots que l’on garde jalousement comme des trésors ou que l’on expose dans leur étincelante nudité qui permettront à Janet et à Istina d’échapper à cet enfer. Une de leurs publications s’attirant les faveurs de la critique les sauve de justesse de la lobotomie, opération irréversible du cerveau alors en vogue et destinée à « changer la personnalité ».  Janet Frame, diagnostiquée à tort schizophrène dès la vingtaine, n’aura de cesse de se réapproprier cette vie volée en développant une oeuvre où la folie rôde sur le seuil de l’esprit, où l’imaginaire déborde sur le réel et la beauté le dispute au féroce.

Pourtant célébrée dans son propre pays, elle a été notamment pressentie pour le prix Nobel de Littérature par deux fois, c’est l’adaptation de son triptyque autobiographique Un ange à ma table par la cinéaste Jane Campion (1990) qui a fait découvrir Janet Frame en Europe. Éditée en France par les éditions Joëlle Losfeld, qui ont récemment réédité certaines de ses oeuvres, et Payot Rivages, cette autrice me semble encore quelque peu méconnue et reste à découvrir.

Le film de Jane Campion est un hommage superbe à la vie et à l’oeuvre de Janet Frame qui témoigne de la fascination pour la nature néo-zélandaise, pour la peinture sociale, de la créativité et de l’accession à sa propre liberté. Je vous le recommande très fortement  pour vous donner envie d’en savoir un peu plus sur les univers de ces deux artistes talentueuses.

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Janet Frame (derrière) et les actrices l’incarnant dans Un ange à ma table de Jane Campion (1990) : de gauche à droite : Karen Fergusson, Alexia Keogh et Kerry Fox.

 

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