La Maison sur le rivage de Daphné du Maurier

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Encore un chef d’œuvre de du Maurier… Il trônait dans ma PAL depuis quelques années et par deux fois j’avais essayé de le commencer, mais non. Ça ne prenait pas. Et puis près d’un an après ma lecture de Ma Cousine Rachel (et toujours poussée par ma maman, fan de la première heure de l’autrice), je lui ai redonné sa chance. Et cette fois, la magie a opéré…

Résumé :

Dick est invité par son ami Magnus Lane à passer ses vacances, en solitaire, dans le charmant petit village de Tywardreath en Cornouailles. Il en a bien besoin car il se sent harcelé par son épouse Vita qui le pousse à quitter la maison d’édition où il travaille pour aller vivre aux États-Unis. En fait, Magnus, professeur de biophysique à l’Université de Londres, a besoin de lui pour expérimenter une drogue qu’il a récemment mise au point. Quoique réticent, Dick ingurgite cette potion et, à son extrême étonnement, se retrouve sur la lande en présence d’un cavalier mystérieux. Attiré comme un aimant, il le suit et se rend compte rapidement qu’il a été propulsé au XIVe siècle dans ce même village. Phénomène étrange, il peut voir, entendre et comprendre sans que sa présence soit révélée. Renouvelant l’expérience à plusieurs reprises, Dick sera le témoin volontaire et invisible des amours, des passions et complots ourdis par la noblesse et le clergé de ce village quelque cinq siècles auparavant.

La Maison sur le rivage (The House on the strand) est l’avant-dernier roman de Daphné du Maurier. Il cristallise les genres et thématiques qui ont parcouru toute son œuvre à savoir : le roman gothique, le roman historique, le fantastique et le thriller psychologique. Cette histoire lui vient alors qu’elle s’établit en cette année de 1969 dans le manoir de Kilmarth, au bord de la mer, dans sa chère Cornouailles ; manoir dans lequel elle restera d’ailleurs jusqu’à sa mort (soit 30 ans plus tard).

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Daphné du Maurier devant son manoir de Kilmarth

Dès le début de l’intrigue on est plongé assez rapidement dans l’action, en expérimentant aux côtés du protagoniste le premier ‘voyage’ induit par l’ingestion de la drogue du Pr Lane.

« Je fus tout d’abord frappé par la limpidité de l’air et puis aussi par le vert intense du paysage, où il n’y avait aucune douceur. Au loin, les collines ne se fondaient pas dans le ciel mais se détachaient comme des rochers, si proches que j’aurais presque pu les toucher ; leur proximité me causait le même choc de surprise émerveillée qu’éprouve un enfant lorsqu’il regarde pour la première fois à travers une longue-vue. Dans mon entourage immédiat, chaque chose avait aussi cette sorte de dureté, l’herbe même semblait se diviser en brins jaillissant, comme individuellement, d’un sol plus jeune et plus rude que celui que je connaissais. »

Au fur et à mesure que les effets de la drogue agissent, Richard (surnommé aussi Dick par son entourage) voit son environnement évoluer pour le transporter en plein cœur de la Cornouailles du XIVème siècle. Il suit alors le personnage de Roger, intendant du manoir qui est aujourd’hui devenue la maison de Lane.

Telle la mixture du professeur Hyde, la conception de cette drogue reste mystérieuse, le Pr Lane travaillant avant tout en tant que biologiste sur les particularités du cerveau humain et du patrimoine génétique. Et bien qu’étant son ami mais connaissant aussi le caractère fantasque et farceur de Magnus, Richard émet dès le début de sérieux doutes sur les capacités réelles de cette concoction à faire voyager dans le temps. Il se laissera convaincre au fur et à mesure que son addiction à la drogue se fortifiera et que ses ‘voyages’ se feront plus intenses mais alors aura-t-il gardé toute son objectivité ?

Ainsi, le lecteur commence son aventure en gardant tout son esprit critique qu’il aiguisera tout au long du roman. Car là où réside le génie de du Maurier dans la construction de cette intrigue est qu’elle n’aura de cesse de faire se questionner Richard – et donc par conséquent le lecteur – sur la véracité de ces ‘voyages’ et la confiance que l’on doit placer ou non en nos sens. La fin même du livre témoigne de ces ouvertures que l’autrice affectionnait particulièrement et nous laisse nous faire notre propre opinion sur ce que l’on vient de lire.

Outre cette dimension psychologique, du Maurier développe également une réflexion succincte et intéressante sur l’écoulement et la perception du temps et les progrès scientifiques.

« Il n’y avait ni passé, ni présent, ni futur. Nous étions tous rattachés les uns aux autres, à travers le temps et l’éternité ; et lorsque nos sens seraient ouverts à une nouvelle perception de l’existence, comme les miens l’avaient été par la drogue de Magnus, la fusion s’opérerait , il n’y aurait plus de séparation, il n’y aurait plus de mort… Voilà à quoi aboutirait finalement l’expérience : grâce à cette possibilité de déplacement dans le temps, la mort serait abolie. C’était ce que Magnus n’avait pas encore compris. […] Pour moi, la drogue prouvait que le passé demeurait toujours vivant, que nous étions tous à la fois participants et témoins. »

Dans ce roman, l’autrice prouve une fois encore tout son talent pour brosser une époque donnée et nous immerger dans une période historique en quelques lignes seulement. Ne négligeant ni les costumes, ni le langage, ni les mœurs, elle renseigne ce Moyen-âge anglais avec habileté et vivacité. Les complots politiques, les intrigues amoureuses et les conspirations religieuses tissées d’une main de maître m’ont parfois évoqué les (très bons) scénarios de Game of Thrones et tout comme dans la série, on est pris tour à tour de répulsion et d’affection pour des personnages de cette Angleterre du XIVème liés les uns aux autres par de lourds secrets y compris pour ce fameux Roger, guide involontaire de Richard dans ce passé médiéval. De plus, un travail important de recherches mâtiné de fiction a été effectué par du Maurier, rendant compte de sa passion pour l’histoire de son pays et les épopées familiales.

L’univers déployé m’a également rappelé celui de la BD  Balade au bout du monde (sortie chez Glénat dans les années 1980) du scénariste Pierre Makyo qui je pense a été influencé par le roman de du Maurier. Dans cette saga, Arthis, un jeune photographe, est témoin, lors d’un shooting photo en plein marais dans le sud de la France de l’agression d’une jeune femme par un personnage énigmatique en habits de chevalier. Essayant de porter secours à la jeune femme, le héros est alors sujet à un violent trou noir le faisant se réveiller dans une prison médiévale en plein cœur du royaume de Galthédoc. D’ailleurs pour tous ceux ayant aimé La Maison sur le rivage, je les invite fortement à se tourner vers cette série où ils retrouveront des thématiques similaires et un côté fantastique plus développé encore.

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La Prison, Tome 1 de la saga Balade au bout du monde

Si j’ai pu trouver quelques petites longueurs, car je partageais avec Richard Young son impatience de replonger dans ce XIVème siècle intriguant pour en apprendre plus sur les Carminowe, les Brogugan et les Champernoune, j’ai été pour la plupart du temps prise dans les filets de l’écriture de du Maurier. Ces digressions dans le présent du héros se révèle aussi un prétexte pour l’autrice de brosser un portrait psychologique parfois cruel mais toujours juste de la vie de couple (celui de Richard et de Vita) qu’elle oppose à une vision nostalgique de l’amour de la chanson de toile brodée par Isolda. La Maison sur le rivage a été une lecture captivante du début à la fin et m’a offert une autre facette de cette autrice dont je commence de plus en plus à raffoler.

Je vous laisse avec cette oeuvre de l’artiste contemporaine de Martine Aballea qui découverte il y a de ça une dizaine d’années a resurgi de ma mémoire avec cette lecture dépaysante.

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Martine Aballea, Hôtel Passager image chambre n°54, 1999.

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