Frankie Addams de Carscon McCullers

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Un an après ma découverte de son chef-d’œuvre précoce Le Cœur est un chasseur solitaire, j’ai décidé de continuer mon exploration de l’œuvre de cette autrice sud-américaine. Et je savais sans même ouvrir encore ces pages que je ne serai pas déçue. Il m’arrive d’éprouver une sorte de fascination pour des artistes dont je ne connais que peu l’œuvre mais de savoir, instinctivement, qu’elle va me plaire. Carson McCullers fait indubitablement partie de ces artistes, au même titre que Camille Claudel, Emily Dickinson ou encore Diane Arbus : toutes ces artistes que j’ai appris à découvrir et dont je chéris l’œuvre.

Cette enfant aux yeux tristes mais rêveurs qui n’est déjà plus une enfant mais tente de retenir tout autant que de le précipiter l’âge adulte, voilà ce que m’a évoqué la première fois que j’ai vu le visage de Carson. Et qui d’autre qu’elle pouvait écrire sur cette transition tout autant douloureuse et joyeuse qu’est le passage de l’enfance à l’âge adulte.

Carson McCullers
Carson McCullers, 1947 Henri Cartier-Bresson Magnum Photos

Frankie, comme la sœur jumelle de Mick du Coeur est un chasseur solitaire, est une jeune fille de douze ans traînant son mal-être à travers cet été étouffant dans cette ville qu’elle a toujours connu et jamais quittée. Comme un chat errant, elle rôde sur le seuil des portes, pieds nus et erre sans but précis. Ce mal-être elle ne saurait véritablement à quoi l’attribuer : l’annonce précipitée du mariage de son grand-frère, le fait qu’elle soit maintenant trop grande pour jouer sous la treille envahie de glycines ou que les filles de la ville ne l’invitent plus à participer à leurs clubs. Du haut de ses 1,70m, Frankie se sent triste et inconfortable, elle ne trouve plus sa place dans ce monde qui ne tourne que trop lentement ou peut-être trop vite.

« Mais ce soir-là, Frankie ne pensait pas à son couteau, ni à ses pièces de théâtre, ni aux boissons glacées. Et elle n’avait pas envie de rester ainsi à regarder le ciel. Car son cœur lui posait des questions très anciennes, et de nouveau, comme dans les jours anciens et ce printemps-là, elle se sentait effrayée. »

En proie aux affres de l’adolescence qui remettent en cause les fondements du royaume de l’enfance, Frankie est un peu comme une Alice américaine qui ne cesse de grandir et changer ne sait plus vraiment qui elle est ni où elle en est.

«  Je… Je ne sais pas trop, monsieur, pour le moment présent… du moins, je sais qui j’étais quand je me suis levée ce matin, mais j’ai dû, je crois me transformer plusieurs fois de puis lors. » Alice répondant au Ver à Soie (Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll)

Et comme souvent dans les récits de McCullers, les adultes ne sont d’aucune aide aux enfants : parents absents, proches ou étrangers englués dans leurs propres problèmes. C’est pourquoi Frankie recherche tout autant qu’elle rejette la compagnie de son petit cousin de 6 ans, John Henry, qui ne peut comprendre ses tourments, lui rappelle inconsciemment et la rattache douloureusement à l’âge d’or dont elle s’éloigne à grands pas.

Elle tente alors de se redéfinir afin de se réapproprier son existence, son être, en changeant son prénom dans les trois parties du récit d’abord « Frankie », surnom affectueux qu’on lui donne et qu’elle commence à exécrer puis « F. Jasmine », nom qu’elle se choisit elle-même et enfin « Frances », son vrai prénom, sans connotation enfantine ni fantaisie que lui redonne l’autrice, témoin intime de son ultime métamorphose.

Avec douceur et brutalité, Carson McCullers pose ses mots sur ce passage délicat, ce départ forcé mais nécessaire de l’enfance. Ce sont des mots d’adulte qui se souvient de ce qu’elle a ressenti, éprouvé et qui tente le plus fidèlement possible de restaurer et transmettre ce kaléidoscope d’émotions.

L’époque charnière qu’elle choisit pour planter son histoire : la fin du printemps et le début de l’été est une belle métaphore des souvenirs et le terrain propice à la floraison de tous les doutes, peurs, éclats de joie, ennuis, exaltations que l’adolescent.e expérimente à ce moment de sa vie. Qui n’a jamais été saisi d’une douce mélancolie, d’un effroi soudain à la vue des fleurs gorgées d’eau du printemps ou de la fin de l’été qui ne peut qu’annoncer la fin d’une ère et le début d’une nouvelle ? Qui n’a jamais attendu l’aventure ou quelque chose qui sorte de l’ordinaire, du quotidien, lorsque la nature, elle, subit tous ces miracles de renouvellement ?

« Rien ne m’arrive jamais à moi » dit Frankie et à travers elle s’exprime l’ennui qu’ont tous ressenti un jour les adolescent.e.s de toutes les époques et cette impuissance empoissée à le formuler, l’expliquer cette impossibilité de la communication qui est le thème phare de Carson Mc Cullers. Et pourtant, en cet été assommant et assourdissant, Frankie va réaliser son rite de passage, surmonter des épreuves et sans encore le soupçonner en sortir transformée à jamais. Car il n’y a pas de retour en arrière, on ne peut qu’avancer vers l’âge adulte aussi intrigante et angoissante que soit cette nouvelle expérience.

Je suis toujours agréablement surprise de voir que les mots de Carson McCullers, écrits en 1946, continuent à parler à une lectrice de 2018. C’est sûrement en cela que l’on reconnaît la qualité d’un chef-d’œuvre et assurément Frankie Addams en est un.

« Tout en marchant, elle avait l’impression que le fantôme de l’ancienne Frankie, poussiéreux et le regard avide, se traînait lentement derrière elle, et la pensée de l’avenir qui les attendait après le mariage était lisse comme le ciel. La couche qui constituait cette journée avait à elle seule autant d’importance que les douze années passées et l’avenir étincelant – l’importance d’un gond quand s’ouvre une porte. »

 

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