Etre ici est une splendeur de Marie Darrieussecq

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Il me faisait de l’oeil à chaque passage en librairie. Et je me disais non tu en as assez dans tes bibliothèques ne va pas t’en rajouter. Mais je n’y peux rien quand un Marie Darrieussecq m’aperçoit c’est comme s’il me sautait dans les bras.

Cette autrice j’en suis tombée amoureuse depuis « Truismes« . La lente transformation de cette femme en truie, le regard de la société, le possible et chaotique devenir de cette héroïne abusée, incomprise mais résiliente. En un livre, Marie Darrieussecq m’avait envoûtée mais surtout avait trouvé les mots pour l’ineffable. Les thèmes qu’elle développe me sont chers : la quête d’identité, le monstre, le glissement vers la folie, le non-conformisme et la redéfinition de la frontière entre le réel et le fantasmé. Certes je n’ai pas lu toute son oeuvre (pas encore) et c’est une joie pour moi de savoir tout ce qu’il me reste à découvrir de ces mots qui savent résonner en moi.

Mais ici je ne vous parlerai uniquement de sa biographie sur une artiste allemande ayant vécu de façon foudroyante de 1876 à 1907. Paula Becker. Paula Modersohn-Becker. PMB. Paula.

Tout comme Marie Darrieussecq avant qu’elle ne découvre cette peinture d’une femme allaitant son enfant, je n’avais jamais entendu parler de Paula Modherson-Becker. Ni dans mes études d’Histoire de l’art ni dans les collections des différents musées que j’essaie de fréquenter aussi souvent que possible.

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Mère et enfant, Paula Mendersohn-Becker, 1906-1907

Paula comme un trou noir dans l’Histoire de l’art. J’ai découvert une vie rapide marquée par une quête de sens – dans tout ce que l’étymologie de ce mot englobe –  une plasticienne qui ose sans trembler, une femme qui ne veut pas ce que l’on veut lui imposer mais ne sait pas toujours qui elle peut être aussi. Paula voulait beaucoup de choses et parfois son contraire. Mais elle a toujours su que son art était le sien et que personne ne pouvait lui dire ce qu’elle, une femme de la fin du XIXé, cette femme qui n’a pas eu le temps de connaître le tourment de ces deux guerres qui grondaient dans la terre, ce qu’elle devait peindre ou ne pas peindre.

Sa vie fut marquée par la présence du poète Rainer Maria Rilke qui lui rendit un hommage complexe à sa mort ce Requiem à une amie. Mais aussi l’art de Rodin, de Cézanne et Paris qui dans son bruit, sa fureur, sa crasse était aussi son refuge, son antre de création lorsque les conventions de la société allemande et maritale la faisait suffoquer. Mais Paula n’a besoin d’aucun homme artiste pour créer ou exister, ils sont pour elle des inspirations, des compagnons mais jamais des maîtres ou des guides.

Paula aimait vivre même si elle se posait beaucoup de questions et qu’elle se jetait parfois à corps perdus dans des directions contradictoires. Elle aimait la saucisse fumée de Brême, les broches de nacre et les colliers d’ambre, la compote de pomme agrémentée de raisins, la caresse du soleil sur sa peau nue, les promenades dans la lande et les fleurs. Mais elle n’aimait sûrement pas être une mariée parlant de « vagues qui risquent de l’engloutir« , « de collier de fer » et de son besoin de marcher seule pour « lisser quelques plis dans sa tête« . Dans ces mots : toute l’ambivalence de ce qu’elle fut.

L’écriture de Marie Darrieussecq rend majesté et justesse à cette vie si vite enfuie qui s’achèvera sur un « Schade » (Dommage) échappé de ses lèvres lorsque l’embolie l’emporta quelques jours après son accouchement. De Paula, elle fait l’héroïne de sa vie propre et non une martyre sacrifiée sur l’autel ingrat de l’Art ou une artiste inachevée dont on qualifia parfois l’art de dégénéré ou d’inapproprié. Car Paula peignit un nombre colossal de toiles. Elle peignit tous les jours, ne vendit que trois de ses œuvres de son vivant mais ne se posa jamais la question de savoir pour qui, pour quoi, elle peignait. C’était là en elle et elle devait le faire pour être juste avec elle : « Un seul but occupe mes pensées, consciemment et inconsciemment. Oh, peindre, peindre, peindre ! »

« Des natures mortes. Un auto-portrait au chapeau de paille, émouvant mais comme inachevé. Beaucoup de petites filles dans la pose énigmatique que leur donne Paula, doigts en tulipe sur une fleur absente. L’enfance comme gravité suprême. Les petites filles savent tôt que le monde ne leur appartient pas. »

Paula Modersohn-Becker, dont même son mari peintre ne comprenait pas toujours le travail et le jalousait parfois, peignait non pour montrer mais juste ce qu’elle voyait. Son oeuvre n’est pas un manifeste. Elle, curieuse de tout, insatiable, peignait tout ce qui l’entourait. Et Paula fut surtout la première femme artiste à se représenter elle-même enceinte, brisant, peut-être sans le savoir, sans le vouloir, un tabou artistique. Son regard qu’elle nous rend depuis ses toiles à travers les âges est sans concession ni compassion, c’est un regard droit franc qui, peut-être, ne souhaite que nous voir.

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Autoportrait au 6ème jour de mariage, Paula Modersohn-Becker, 1906

Marie Darrieussecq nous parle également de son rapport au corps, celui des autres, celui des femmes, mais bien sûr le sien, souvent premier matériau à portée de pinceaux d’un.e peintre.

« Chez Paula il y a de vraies femmes. J’ai envie de dire des femmes enfin nues : dénudées du regard masculin. Des femmes qui ne posent pas devant un homme, qui ne sont pas vues par le désir, la frustration, la possessivité, la domination, la contrariété des hommes. Les femmes dans l’oeuvre de Modersohn-Becker ne sont pas aguicheuses (Gervex), ni exotiques (Gauguin), ni provocantes (Manet), ni victimes (Degas), ni éperdues (Toulouse-Lautrec), ni grosses (Renoir), ni colossales (Picasso), ni sculpturales (Puvis de Chavannes), ni éthérées (Carolus-Duvan). […] Il n’y a chez Paula aucune revanche. Aucun discours. Aucun jugement. Elle montre ce qu’elle voit. »

Mais aussi, son rapport à l’enfant, la maternité. Voulait-elle, réellement, devenir mère, elle qui dans une lettre acide annonçait son refus catégorique de porter un jour le fruit de leur union avec Otto ? Elle qui passera presque sous silence dans sa correspondance sa grossesse et dira à sa propre sœur qu’elle refuse d’entendre parler de langes. Et pourtant  l’enfance et la mère sillonnent son art, elle qui peint, une année plus tôt, son modèle dans une position d’allaitement intuitive et confortable et non comme Madone distante ou mère nourricière. Elle encore qui peint cet auto-portrait si émouvant si authentique de ce ventre qui s’arrondit et qu’elle entoure de ces deux paumes. Comme un écrin protecteur, comme une pose de modèle, ce modèle qu’elle auto-dirige ou, peut-être, simplement comme une mise en évidence de cette sphère de peau qui reflète la lumière dans son œil de peintre .

Etre ici est une splendeur est un témoignage d’amour d’une femme à une autre, d’une artiste à une autre, touchant l’éblouissant et l’idoine, le triste et le joyeux. Tout ce que la vie de Paula pouvait contenir, aurait pu contenir et a contenu.

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 » Je crois que je vis très intensément au présent. » Paula M.Becker

Pour entendre Marie parler de Paula.

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