MirrorMask de Dave McKean & Neil Gaiman

Aujourd’hui, j’ai eu envie de vous partager un petit article sur l’un de mes auteurs préférés (j’ai nommé le talentueux Mr Neil Gaiman), et plus particulièrement sur  sa collaboration avec le graphiste et réalisateur Dave McKean, avec lequel il collabore depuis ses débuts. J’ai donc choisi leur film MirrorMask, assez méconnu du grand public et qui pourtant cristallise toutes les thématiques récurrentes de ces deux artistes. Plongeons sans attendre dans cet univers onirique et fantastique !

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L’affiche du film

Le Synopsis

Helena, une adolescente de quinze ans, travaille dans le cirque familial, entourée de clowns, de mimes, de jongleurs et de musiciens. Mais cette vie fantasque ne lui convient guère et elle aimerait s’émanciper de cet univers ainsi que du carcan familial. Un soir une dispute éclate avec sa mère et cette dernière fait un malaise durant la représentation. Gravement malade, elle est hospitalisée et Helena commence à culpabiliser sur leurs propos échangés. Un soir, elle rêve et se retrouve dans un autre monde, un monde étrange peuplé de créatures fabuleuses. Ce monde sur lequel régnait la Reine Blanche avant de tomber dans le coma, est envahi par des tentacules noires lancés par la Reine des ombres qui, cherchant sa fille enfuie, tente de prendre le pouvoir en annihilant toute forme de vie sur son passage. Il n’y a plus qu’un espoir :  le Talisman, le « MasqueMiroir« .  Aidé de Valentine, personnage loufoque et peureux, Helena va alors se lancer dans la quête de ce Talisman pour ramener la lumière dans ce monde envahi par les ténèbres.

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Helena au chevet de la Reine blanche

La Production

L’idée de créer Mirrormask est apparue lorsque la Jim Henson Company (Labyrinth avec David Bowie et Jennyfer Connely le fameux Dark Crystal ) a voulu sortir une nouvelle production. La société voulait un projet  novateur tout en gardant le même esprit que ces deux succès précédents. Après avoir visionné un court métrage de Dave McKean en 2001, la fille du réalisateur, Lisa Henson le contacte pour une collaboration avec son compère depuis toujours l’auteur et scénariste Neil Gaiman  et un budget de 4 millions de dollars leur fut alloué.

 

Au départ, Neil Gaiman souhaite écrire une histoire dans l’esprit du conte Le Prince et le Pauvre de Mark Twain : l’idée d’une jeune fille qui voyagerait aux côtés d’une troupe de théâtre et dont la mère tomberait malade, ce qui les obligerait à interrompre leur tournée. Mais Dave McKean préfère à cet univers de théâtre celui du cirque, plus intéressant pour développer un univers visuel riche. Le cadre de l’intrigue est alors transposée de Londres à la cité portuaire de Brighton, ville située dans la baie du Sussex dont l’architecture aux grands immeubles blancs en forme de spirale, imposants, labyrinthiques et délabrés entrent parfaitement en résonance avec les émotions de l’héroïne.

La production artistique est réalisée par Dave McKean  qui tient compte du budget restreint et décide de créer des créatures simples mais originales, faites d’assemblage d’objets et d’images de toutes sortes : le principe du collage cher à l’artiste. Novateur et avant-gardiste, il n’hésite pas à confier à de jeunes professionnels sortis tous droit de l’école d’art les effets spéciaux de séquences entières leur donnant alors l’occasion de laisser parler leur créativité et leur sensibilité.  Le tournage qui dura dix-sept mois fut particulier :  la quasi-totalité du film étant réalisée selon la technique du « blue screen », les acteurs, seuls devant un écran bleu ou vert, devant ainsi jouer en s’imaginant un décor et des personnages inexistants ajoutés au montage.

 

La Collaboration Neil Gaiman / Dave McKean

« Prenons un diagramme de Venn, à l’intersection des deux cercles, on trouvera nos intérêts communs, des histoires autour des rêves, des souvenirs. Si un projet se situe dans cette zone, qu’il contient un peu de challenge et pas mal de fraîcheur, alors nous le ferons ensemble ! » Dave McKean

Mêlant fantastique et réécriture iconoclaste des mythologies, Neil Gaiman est surtout connu dans l’univers du comics pour son oeuvre maîtresse : la bande dessinée Sandman dont McKean signera les couvertures d’albums.   Le comics comptant près de 2000 pages raconte les aventures de Sandman, le « Marchand de sable », aussi appelé Dream, sorte d’anti-héros et maître des rêves qui évolue aux côtés des autres « D », ses frères et sœurs, les dieux et déesses Death, Despair, Delirium, Desire, Destruction et Destiny.

De son côté, Dave McKean, artiste multiple, s’illustre notamment par ses planches peintes pour le comics Arkham Asylum (issu de l’univers de Batman et scénarisé par Grant Morisson), ses courts-métrages, ses pochettes d’album pour Alice Cooper, Tori Amos ou encore John Cale, ses travaux de sculpture et de photographie. L’une des particularités du travail de Dave McKean est cette technique de couleurs directe mixte qui mélange peinture, photo et collage qui insuffle à ses ouvrages un climat poétique et inquiétant.

Les deux artistes se rencontrent dans les années 80 sur le projet d’une revue qui ne verra finalement jamais le jour. Se découvrant de nombreux atomes crochus, ils se lancent dans la conception de Violent Cases, ouvrage « n’appartenant à aucun genre et [leur] permettant de planter fièrement [leur] drapeau et de proclamer [leurs] intentions » (Dave McKean). Ce roman graphique publié en 1987 narre la résurgence des souvenirs d’un adulte qui fut soigné enfant par l’ostéopathe du célèbre bandit Al Capone et dont, malgré le jeune âge de son auditeur, il lui contera les aventures. Depuis cette première collaboration, les deux artistes ne se quittent plus.

Ils ont à leur actif plusieurs albums, des livres pour enfantsLe jour où j’ai échangé mon père contre des poissons rouges, Des loups dans les murs, Mes cheveux fous et Mr Punch. Ensemble, ils signent  également l’énigmatique Signal / Bruit, bd racontant l’histoire d’un réalisateur atteint d’un cancer qui comprend qu’il ne pourra jamais réaliser son chef d’œuvre : un film interrogeant l’effroi qu’ont pu ressentir les hommes du Moyen-Âge le 31 décembre 999, à la veille du nouveau millénaire. En 1989, ils travaillent tous deux sur l’univers de Batman avec la mini-série L’Orchidée noire, histoire d’une femme assassinée réincarnée en créature hybride mi-humaine mi-végétale rapidement qui croise sur sa route les personnages de Poison Ivy et de Batman.

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Des loups dans les murs,  album jeunesse, 2003
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L’Orchidée noire, comics, 1989

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Thématiques et Références

« Il faut peu de chose pour basculer dans le monde des rêves. Tout ce que nous avons à faire pour gagner cet endroit sombre et chaud c’est de fermer les yeux ! Et nous bougeons ainsi d’un monde à l’autre. » Neil Gaiman

Le monde du rêve et de l’onirisme est un élément clef du film. Telle une Alice moderne, Helena glisse vers un autre univers grâce à cette matière étrange et malléable qu’est le songe. Et comme l’héroïne des romans de Lewis Carroll (qui ont toujours beaucoup influencé le travail de Gaiman),  Helena se retrouve dans un monde étrange où les poissons flottent dans l’air et où l’on croise des créatures-chaussures et des architectures improbables et où chacun porte un masque. Dans cet univers, les livres sont d’un grand secours donnant des conseils, servant de moyen de diversion quand ils sont donnés à manger à un sphinx menaçant ou encore de moyen de locomotion, tels des tapis volants.

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Valentine et Helena échappant au sphinx sur des livres volants

L’absurde et la démesure, propres au rêve, sont d’ailleurs parfaitement illustrés par la réalisation de Dave McKean qui nous délivre la scène magnifique et hypnotique de la métamorphose d’Helena, alors capturée par la Reine des ombres, en Princesse noire sous les mains habiles de robots chantant de leurs jolies voix de boîte à musique le standard des années 70 de Burt Bacharach, Close to you. Je vous glisse la scène ici pour que vous vous rendiez de la poésie et de la beauté de l’univers de MirrorMask. Le traitement onirique de cette scène n’est pas sans évoquer fortement une autre célèbre métamorphose en princesse des ténèbres, celle de Lily dans le film Legend de Ridley Scott, sorti en 1985.

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La métamorphose d’Helena
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Lily (Mia Sara) métamorphosée en princesse des ténèbres dans Legend de Ridley Scott

« Neil et moi avons commencé les livres pour enfants au moment où nous avons eu les nôtres. Je ne veux pas que mes enfants aient peur, mais je ne veux pas qu’ils soient protégés du monde qui les entoure. Les moments et les sujets difficiles comme la peur ou la mort, ils devront les affronter à l’âge adulte et les livres constituent un merveilleux moyen d’organiser des sortes de répétions. » Dave McKean

MirrorMask n’est pas le simple récit d’une quête fantastique, mais peut être vu comme l’étude de la relation conflictuelle entre une fille et sa mère. En effet, Neil Gaiman et Dave McKean y explorent la thématique de la dualité notamment à travers le personnage de la mère qui devient dans le monde imaginaire d’Helena, à la fois la Reine blanche, bienveillante et fragile, et la Reine des ombres, possessive et autoritaire. L’interprétation de ces trois personnages par l’actrice Gina McKee renforce d’ailleurs cette lecture et rappelle la traduction des figures de la marâtre ou de la sorcière par le psychanalyste Bruno Bettelheim (Psychanalyse des contes de fée) comme incarnation des facettes sombres de la mère (la mère inquiétante qui punit et interdit), tout ce que l’enfant craint et déteste dans la figure maternelle. Ce qui n’est pas sans évoquer l’Autre mère de Coraline

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La Reine des ombres interprétée par Gina McKee
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L’Autre mère à laquelle l’actrice Teri Hatcher prête sa voix

Et la ressemblance avec Coraline, que Gaiman écrit trois ans plus tôt, est d’ailleurs frappante : Helena (interprétée par Stephanie Leonidas) tout comme Coraline ne trouve pas sa place : elle s’ennuie dans ce monde d’adultes et entre souvent en conflit avec ses parents (surtout sa mère). Adolescentes, elles se situent toutes deux à la jonction de deux âges et ne savent que choisir entre l’enfant et la femme à venir. Cette thématique du passage à l’âge adulte est d’ailleurs le thème central du dernier roman de Gaiman L’Océan au bout du chemin (2013). Pour échapper à leur réalité morne, elles glissent toutes deux dans un autre univers, semblable au leur mais pourtant différent et y affrontent différents périls. Et dans MirrorMask, tout comme dans Coraline, Gaiman met les personnages féminins forts à l’honneur au profit de protagonistes masculins effacés (les pères des héroïnes), agaçants (Wyborne dans l’adapatation d’Henry Selick) et lâches (Valentine). 

L’univers graphique gravitant autour de la Reine sombre symbolisés par cette créature main-araignée (qui lui sert d’œil pour surveiller son royaume évoquant la main crochue de l’Autre mère), son allure générale (yeux noirs et brillants, sa robe faite d’éléments distordus, la rapidité de ses mouvements) ainsi que les tentacules qu’elle étend à travers le royaume m’ont rappelé l’araignée gigantesque de la plasticienne française Louise Bourgeois que Dave McKean, plasticien d’origine ne peut certainement ignorer.

Intitulée Maman, cette sculpture fait référence à la  mère de l’artiste et inclut des métaphores de filage, tissage, soin et protection. Cette mère disparue très tôt (Louise Bourgeois avait alors 21 ans) réparait des tapisseries dans l’atelier de restauration textile de son mari à Paris.  Selon l’artiste : « L’araignée est une ode à ma mère. Elle était ma meilleure amie. Comme une araignée, ma mère était une tisserande. Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences amicales qui dévorent les moustiques. Par conséquent, les araignées sont bénéfiques et protectrices, comme ma mère ». Et même si la Reine des ombres est un personnage essentiellement sombre, cette douceur vue par Louise Bourgois peut se retrouver dans le fait que lorsqu’elle croit retrouver sa fille (l’Anti-Helena) en Helena, elle lui témoigne beaucoup d’attachement et d’attention et son attitude invasive et despotique peut être perçue comme une maladresse de mère inquiète.

Louise Bourgeois: Spider Couple
Maman , sculpture de Louise Bourgeois (1999)

On peut trouver bien d’autres influences conscientes ou inconscientes dans ce petit bijou filmique mais j’ai préféré vous rapporter celles qui me parlaient le plus. Cet article étant terminé, il ne vous reste désormais plus  qu’à découvrir ou redécouvrir cet ovni cinématographique. Et n’hésitez pas à m’en donner votre avis !

La bande annonce en VO de MirrorMask ici

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