L’Univers musical de Bruno Coulais

Si je vous chantonne « Look at your feet, this funny world. Full of insane small creatures » cela vous évoque-t-il quelque chose ? Pour ma part cette petite voix aussi claire et fragile que le cristal ouvrant le film Microcosmos a hanté mon enfance, fascinée par cette musique étrange et inquiétante… Jusqu’à ce que j’apprenne récemment qu’elle était l’oeuvre du compositeur français Bruno Coulais. Et là, ça a fait ‘tilt‘ dans ma tête : Coraline, Brendan et le secret de Kells, Le Chant de la mer… Tous ces chefs-d’œuvre ont été mis en musique par cet homme. Du coup j’ai eu envie de vous faire un petit article  sur ce compositeur pour vous faire (re)découvrir son univers.

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    « Au cinéma, le compositeur doit aller à la rencontre des metteurs en scène, entrer dans leur monde, mais sans renoncer au sien propre. C’est cela la difficulté ou le paradoxe de la musique pour l’image. […] Je me suis servi du cinéma comme un laboratoire, comme un terrain d’expérience. Pour moi, le plus excitant dans cette forme d’expression, c’est qu’on peut y travailler à la fois avec des polyphonies corses, des musiciens issus du jazz, de la variété, du classique. Ou même des rappeurs. A l’image du monde contemporain, un monde éclaté où se mêlent toutes les cultures. »

Bruno Coulais

C’est Microcosmos, le peuple de l’herbe documentaire sur la vie des insectes réalisé par  Claude Nuridsany et Marie Pérennou qui le rend célèbre en 1996 et lui vaut le César de la meilleure musique l’année suivante. Cette collaboration représente pour lui l’opportunité rêvée de révéler la pleine dimension de son écriture. La bande sonore de Microcosmos, sans dialogues et à la voix off parcimonieuse,  taille la part belle aux bruitages et à la partition, les déclinant à l’infini, en point ou contrepoint (système d’écriture musicale qui a pour objet la superposition de deux ou plusieurs lignes mélodiques). Cette plongée dans le monde de l’infiniment petit permet au compositeur de distiller un univers sonore au lyrisme étrange : entre émerveillement et fantastique.

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Avec ce premier succès, Bruno Coulais affirme sa « patte » : ce mélange d’étrange, d’onirique, de délicatesse de boîte à musique et d’accents jazzy déconcertants, où les voix d’enfants se font tour à tour enchanteresses et inquiétantes, les instruments à vent lyriques et discordants, les cordes pincées fantasques et sinistres.

Dès lors, il est tout aussi bien sollicité pour réaliser les bandes originales de grosses productions comme Les Rivières pourpres de Matthieu Kassovitz (adaptation du roman de Jean-Christophe Rangé) en 2000, Belphégor, le fantôme du Louvre de Jean-Paul Salomé en 2001 ou encore Vidocq de Pitof en 2001 que pour des projets plus expérimentaux (opéras, téléfilms…).

Après une période d’activité boulimique, il freine son rythme de production en 2000  ne supportant plus les images et affirmant : « comme la tante de Marcel Proust, je me suis couché ! » Il  privilégie alors les collaborations avec les réalisateurs avec lesquels il partage une certaine affinité (si ce n’est sensibilité) comme le producteur et réalisateur Jacques Perrin (Himalaya, l’enfance d’un chefLe Peuple migrateur, Ωcéans…) mais encore Nico Papatakis, Agnès Merlet, Christine Pascal, Souleymane Cissé, Jean-François Richet. Artiste empathique, il entretient d’ailleurs avec ces cinéastes à la démarche et à l’esthétique très personnelles, une relation intense et conflictuelle, conscient de leur méfiance vis-à-vis de la mise en musique de leurs images, vécue parfois comme une intrusion dans leur univers voire un « viol psychologique« .

 « Bruno est un artiste qui fuit la facilité. Il déteste copier-coller ce qu’il a déjà réussi, il cherche en permanence une voie nouvelle, à la fois dans l’intérêt de sa musique et du film. »

Frédéric Schoendoerffer (réalisateur)


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Bruno Coulais conçoit son oeuvre comme « une fenêtre ouverte sur le monde, révélant un don d’alchimiste moderne, une manière personnelle de métisser les cultures, de créer une véritable fusion entre, par exemple, chœurs tibétains, percussions égyptiennes et polyphonies corses avec A Filetta, son groupe vocal fétiche depuis le Don Juan de Jacques Weber » (site de l’artiste).

Dans l’ensemble, et contrairement à des confrères tel Alexandre Desplat (La Jeune fille à la perle, Fantastic Mr Fox, The Tree of Life, Les Cinq Légendes…),  son oeuvre n’est pas héritière de la tradition française de la musique de film (Maurice Jaubert : Quai des brumes, Hôtel du Nord, Phillipe Sarde : Tess, L’Ours ou Georges Delerue : Jules et Jim, Le Mépris…), ni de la tradition hollywoodienne malgré son intérêt marqué pour le travail du compositeur américain Howard Shore. Les références musicales de Bruno Coulais sont à chercher  ailleurs : musiques du monde, musique contemporaine. Il affectionne les collaborations musicales de tous horizons (chœurs bulgares, Rosemary Standley, chanteuse du groupe de country blues Moriarty ou encore le groupe de musique celte Kila pour le film d’animation The Secret of Kells).

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Le style musical de Bruno Coulais se métamorphose d’une bande originale à l’autre mais des constantes demeurent : le goût pour l’opéra et pour la voix humaine (surtout celle de l’enfant), pour la recherche de sonorités originales, pour les instruments extra-européens et le mélange de cultures musicales, et enfin, une certaine tendance à privilégier la notion d’ambiance à la logique narrative du film.

« Le support destinataire, cinéma ou télévision, importe peu. Face au premier montage, c’est souvent la lumière qui me parle d’emblée, tout ce qui est mystérieux, non-dit. Il suffit d’un léger mouvement de caméra, d’un frémissement dans le regard du comédien pour faire naître une idée musicale. C’est exactement cela la musique d’un film : sa lumière narrative, ses contours secrets« .

Bruno Coulais

Musicien poète il aime jouer avec les sonorités des mots dans ses paroles et a fréquemment  recours de ce langage appelé « Gibberish » ou encore « Gobbledygook » que l’on pourrait traduire par « Charabia ». Cette langue inventée utilise des mots issus de jeux de langage, du principe du cadavre exquis ou encore du jargon spécialisé qui semblent à la fois familiers et obscurs, sans être de ‘véritables’ mots. Il est tout de même à distinguer du « nonsense » littéraire qu’utilisait notamment Lewis Carroll dans son poème Jabberwocky. Des artistes comme Elizabeth Fraser (chanteuse des Cocteau Twins) ou Jónsi (chanteur de Sigur Rós, qui donne d’ailleurs le titre de Gobbledigook à l’une des chansons de leur album Með suð í eyrum við spilum endalaust, 2008) font très régulièrement usage de ce dialecte.

Quelques unes de ses plus belles utilisations sont notamment le générique du film d’animation Coraline de Henry Selick (adaptation du conte de Neil  Gaiman, l’un de mes auteurs préférés <3) qui a été récemment exploitée pour la publicité d’un parfum de Nina Ricci, la chanson Bébés chantée par Rosemary Standley pour le film documentaire éponyme de Thomas Balmès ou Magic Wood, issue de Saisons, documentaire réalisé par Jacques Perrin et Jacques Cluzaud en 2016. Ce langage qui évoque la magie, le mystère et l’imaginaire illustre parfaitement cette capacité à l’émerveillement et à l’invention de l’enfance.

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Bruno Coulais a également recours à la langue féérique du gaélique notamment dans les deux films d’animation de  Tomm Moore Brendan et le Secret de Kells (2009) et Le Chant de la mer (2014) pour les magnifiques chansons The Aisling’song (Pangur Bàn)  (dont je vous avais déjà parlé dans cet article) et Amhràn Na Farraige.

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Outre son César pour Microcosmos, Bruno Coulais compte de nombreuses autres récompenses comme les Césars de la meilleure musique pour ses bandes originales pour les films Himalaya, l’enfance d’un chef d’Eric Valli (2000) et Les Choristes de Christophe Barratier en 2005 (qui lui a également valu une nomination aux Oscars pour la chanson Vois sur ton chemin),  le Grand Prix Sacem de la musique pour l’audiovisuel en 2007 mais aussi le prestigieux Annie Award, distinction honorifique de référence dans le domaine de l’animation, pour Coraline en 2010. 

Tel Danny Elfman, Bruno Coulais est un compositeur atypique qui sait tisser des univers sonores mystérieux qui vous enveloppent dans un cocon de douceur et vous trottent dans la tête telles des berceuses inquiétantes.

 

Le site officiel du compositeur

Les bandes annonces de MicrocosmosCoraline, Brendan et le secret de Kells et Le Chant de la mer

 

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5 commentaires

  1. Ooh 😍 J’avais déjà écouté la BO du peuple migrateur que je trouvais très très belle, celle de Coraline (évidemment 😉) mais je n’avais pas fait le lien avec le chant de la mer ! Et pourtant, j’aime beaucoup les sonorités celtiques de cette BO ! Je vais aller me la réecouter du coup ! Merci !
    Et franchement bravo pour cet article plus que complet ! 😱

    Aimé par 1 personne

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