Ma visite au Domaine de Kerguéhennec

Pendant ma semaine de vacances en Bretagne fin août, j’ai visité le superbe Domaine de Kerguéhennec à Bignan, commune du Morbihan à 30 km au Nord de Vannes. J’ai tant apprécié cette visite que j’ai décidé de vous faire un petit billet dessus.

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Le corps de logis principal, abritant les expositions temporaires.

Ce Domaine forme le fabuleux projet de mêler nature et culture, patrimoine et créationhistoire passée et à venir, le tout dans un lieu unique. Je suis particulièrement friande de ce genre d’endroit et pour ceux qui connaissent par exemple le CIAP Centre International d’Art et du Paysage de Vassivière (Creuse), la proposition ici est sensiblement la même : un centre d’art contemporain ancré dans la nature.

Avant tout je vais juste faire un petit point historique et architectural sur le Domaine.

Le Domaine qui s’étendait autrefois sur plus de 2000 ha a connu trois étapes de construction différentes. Plusieurs familles ont occupé ce Domaine, de 1476 à 1972, date à laquelle il a été racheté par le Département du Morbihan. Deux familles ont surtout marqué de leur sceau le Domaine : les Hogguer et les Lanjuinais.

Ainsi le château de Kerguéhennec est une construction datant du XVIIIéme siècle (1712-1716), réalisée par l’architecte vannetais Olivier Delourme et commanditée par Daniel et Laurent Hogguer, riches banquiers suisses établis à Paris et proches de la sphère politique de Louis XIV. Sur les vestiges de l’ancien manoir, les Hogguer érigent ce château pour symboliser leur fortune et leur prospérité.  Le château est composé d’un corps de logis principal flanqué de deux pavillons d’angle réalisés dans le style symétrique et rigoureux de l’Académie Royale d’Architecture de Louis XIV. L’architecture de Delourme connote « une recherche de confort, d’intimité ainsi qu’un certain goût pour la lumière grâce à la fragmentation intérieure des espaces » (Source : Domaine de Kerguéhennec). Dominant la vallée de la Claie, le château présente donc un aménagement typique de l’époque avec une cour d’honneur retranchée d’une avant-cour précédée d’un saut-de-loup, fossé qui était prévu pour tenir les bêtes à distance. Deux longues dépendances longent la cour, chacune scandée de deux pavillons, destinés aux écuries, au grenier et au magasins à bois.

En 1872, soit 150 ans plus tard, le comte de Lanjuinais, figure majeure du paysage politique régional, fait l’acquisition du Domaine et demande à son architecte, Ernest Trilhe, « d’embellir » le château, la sobriété de l’architecture classique étant alors passée de mode. En 1873-1874, un important chantier est mis en branle par Trilhe pour donner au Domaine un nouveau décor de prestige mêlant dans une antinomie assumée, vision autarcique et volonté d’ouverture.  La cour et l’avant-cour sont alors réunies grâce à un miroir d’eau placé en leur centre et les usages des dépendances évoluent (buanderie, logements, chapelle). La symétrie architecturale est renforcée et le portail, surmonté de la couronne comtale, blason des Lanjuinais, ouvre désormais sur une allée cavalière.

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Le miroir d’eau qui donne sa forme au logo du Domaine de Kerguéhennec

En 1997, une restauration est d’abord entreprise sur les toits et les façades gagnant ensuite l’intérieur du château en 2001. Le style néo-Renaissance de la fin du XIXème du bâtiment, l’agencement intérieur et la distribution des locaux ont été conservés et c’est ce décor qui accueille aujourd’hui les scénographies artistiques contemporaines.

Mais comment parler du château sans parler du parc. Il fut complètement refaçonné à la fin du XIXème sous l’influence du jardinier Denis Bühler, créateur du parc de la Tête d’Or à Lyon ou encore des jardins du Thabor à Rennes. Il redessine alors le parc nord par de longues lignes sinueuses qui détrônent les allées rectilignes françaises et aménage un cheminement romantique, une déambulation rêveuse. Néanmoins, il conserve l’esprit perpendiculaire au Sud créant une antinomie vivace avec un parc Nord à l’anglaise et un parc Sud à la française. De plus, l’arboretum, à l’instigation première de Lanjuinais, est développé. Il devient alors le fruit d’un subtile mélange d’essences et de variétés provenant des quatre coins du monde (séquoias, érables, épicéas…).  Sans oublier, les étangs et le potager, la nature qu’offre le Domaine bâtit un cadre généreux et propice à la flânerie et au songe.

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Libocèdre d’Amérique du Nord.

Et c’est dans ce parc, que l’on peut observer l’émergence de constructions étranges et qui interpellent : les sculptures contemporaines. On est tout d’abord accueillis par un pan de mur blanc aux motifs floraux qui tranche tout d’abord par sa verticalité dans un espace revendiquant une certaine horizontalité tranquille. Cette oeuvre de François Feutrie intitulée Cinéma néo-Renaissance, joue avec les codes stylistiques du Domaine en reprenant des motifs végétaux du parc et de l’architecture et les réinventant avec poésie au gré des jeux de lumières du jour, tel un cinéma vivant.

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Cinéma néo-Renaissance, François Feutrie, 2016

Puis on perçoit de loin, un monstre, tout droit sorti des entrailles de la terre et qui se dresse sous nos yeux ébahis. C’est le Soulèvement de Simon Augade. Cette chimère constituée de matériaux de récupération (fragments de porte, linteaux, volets, etc…) fichés sur une charpente de bois (devenue invisible sous l’accumulation), à la tête carrée, aveugle et grotesque veille sur son potager, comme une bête sur son domaine. Sorte de vomissure de la terre n’en pouvant plus de nos déchets, cette vague pétrifiée dans son mouvement pique notre curiosité et égratigne le paysage de sa présence insolite.

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Soulèvement, Simon Augade, 2016

En continuant notre promenade, on arrive sur la serre. Grand espace vitré envahi de pots d’argile clos, la serre est un des éléments les plus poétiques du Domaine. Les 1000 pots bétonnés peints pour une serre ancienne sont l’oeuvre de Jean-Pierre Raynaud, ce passionné d’horticulture que l’on connait, entre autres, pour son Pot doré visible au Centre Pompidou. Ici, l’artiste a pris d’assaut ce lieu de culture avec son motif fétiche qu’il décline à l’infini : les pots alignés tels de petits soldats sont prêts pour la grande bataille de l’éclosion. Toutefois, cette dernière n’aura jamais lieu, leurs potentiels germes scellés à jamais sous leur chape, les pots demeurent silencieux et immobiles. « A l’école d’horticulture, on m’a appris à soigner les fleurs, mais pas à les empêcher de mourir. Je décidai d’éviter les nouvelles victimes en remplissant les pots de fleurs avec du ciment » exprime Jean-Pierre Raynaud. Cette oeuvre donne à voir la vie et le temps comme suspendus, figés dans cet espace de verre.

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1000 pots bétonnés peints pour une serre ancienne, Jean-Pierre Raynaud, 1986

Près de la serre, une autre pièce met la contemplation à l’honneur le Crystal Cinema de Marina Abramovic. L’artiste serbe est spécialisée dans l’étude et le recul des frontières du potentiel physique et mental en usant essentiellement de l’art de la performance. Dans cette oeuvre, l’artiste nous propose de réaliser notre propre performance. Une pièce nue, blanche et exiguë au milieu de laquelle siège, comme oublié, un petit tabouret de bois. En face de ce mur, a poussé, telle une protubérance, un énorme morceau de quartz noir. Abramovic nous invite à se saisir de cette sculpture et à y donner vie en nous plongeant au cœur de ce minéral. « Le corps absorbe l’énergie du quartz pour se régénérer » nous dit-elle, nous rappelant ainsi que tout spectateur devant une image est toujours acteur de ce qu’il y projette. Cette sculpture m’a également rappelé la sublime nouvelle de George SandVoyage dans le cristal qui donne à voir sa définition du fantastique : «Ni en dehors, ni au-dessus, ni en dessous, il est au fond de nous

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Crystal Cinema, Marina Abramovic, 1992.

D’autres installations peuplent ce bois de sculptures enchanteur mais j’ai sélectionné ici une petite partie pour vous donner une idée de la magie à l’oeuvre au Domaine de Kerguéhennec. Car le château et les dépendances ne sont pas en reste.

Ainsi, dans l’ancienne bibliothèque du château, l’artiste Philippe Collin a envahi la pièce avec une oeuvre fantasque du nom laconique de Titre.  Les tiroirs et les étagères sont parsemées de feuillets blancs sur lesquels apparaissent des bribes de phrases cocasses, sans queue ni tête, cadavres exquis de mots. « Titre n’a ni début, ni fin ; elle se construit sur une succession de brèves associations de mots se renouvelant à chaque page et ouvrant sur un nombre infini de chemins et d’interprétations » (Jocelyne Alloucherie, artiste résidente). Dans cette oeuvre à l’empreinte surréaliste, nous croisons des « René Tiroir« , des encouragements loufoques « Bravo Caramel ! » ou encore des énoncés poétiques tels que « Janvier bouilli » ou « L’appel des penchants« . Chaque spectateur participe du renouveau de l’oeuvre en emportant, s’il le désire, un feuillet avec lui.

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Titre, Phillipe Collin

Les expositions temporaires présentant les sculptures hybrides de Bernard Pagès (Dispersion) ainsi que les sculptures monolithiques, les photographies et vidéos monochromes de Jocelyne Allouche (La Chambre des Ombres) investissent le château, les écuries et la cour sont dans la même veine poétique et bâtissent des ponts entre le passé historique et la création contemporaine.

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Balcon sur la mer, Bernard Pagès, 2009

Car le dialogue est une valeur louée au Domaine de Kerguéhennec. Toutes ces œuvres bavardes conversent avec le lieu de patrimoine qu’elles animent de leur présence. Le travail réalisé ici est celui de l’échange culturel : le passé historique est réinvesti par le contemporain et l’utilisation intelligente des locaux (les écuries vitrées ouvrant sur l’extérieur, exposition dans la chapelle…) redonnent un nouveau souffle à l’architecture tout en la célébrant. La Nature est conviée à prendre part à la scénographie des œuvres, les métamorphosant au gré des saisons. Le Domaine de Kerguéhennec offre un lieu d’exposition unique et hétéroclite qui convoque rêve et sensualité.

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Fragments de Trouées du poète breton Eugène Guillevic (1907-1997) sur les surfaces vitrées des écuries, se faisant supports d’œuvres et éléments conducteurs de lumière.
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2 commentaires

    • Merci, je suis contente que ça t’ait plu ! Je vais très probablement réitérer ce genre de billets car j’ai beaucoup aimé le rédiger (même s’il m’a pris un temps fou) !

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