Tandis que j’agonise de William Faulkner

 

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Milieu du mois d’août je me suis lancée dans ma première lecture du défi littéraire le « Défi Bowie ». Ce défi créé par deux Bookstagrameuses @louise__dicentra et @silence_on_lit réunit 42 des 100 ouvrages préférés du regretté David Bowie. Ces 42 ouvrages sélectionnés sont ceux disponibles à la traduction française et le premier retenu pour débuter ce défi fut Tandis que j’agonise  – As I lay dying – de William Faulkner.

De Faulkner je ne connaissais que le petit recueil de nouvelles édité par Folio Une Rose pour Emily. Je me souviens avoir été marquée par la folie et le misérabilisme humain de ces nouvelles où l’espoir est enterré sous une épaisse couche de poussière. Et avec un tel titre je ne m’attendais pas à mieux dans ce roman.

L’histoire de Tandis que j’agonise est celle de la famille Bundren, famille pauvre et paysanne du sud des Etats-Unis. Addie, mère mourante demande à son mari et ses enfants de lui construire son cercueil et de l’acheminer à Jefferson, sa terre natale où elle veut être enterrée. Les Bundren traversent alors le Mississippi et bien des épreuves pour réaliser son dernier souhait.

Tandis que j’agonise est un roman éprouvant. La sécheresse de cette vie dans les années 30, la dureté du langage et les rapports entre les différents membres de la famille mettent à mal le lecteur. Chaque chapitre est la voix intime d’un des membres de la famille qui nous révèle ses pensées et motivations profondes ainsi que son point de vue sur cette famille désunie et méfiante. Ces monologues intérieurs donnés à entendre au lecteur sont au début difficiles à démêler : les relations qu’ont noué entre eux les Bundren sont souvent des relations de haine, de jalousie et d’incompréhension, chacun jugeant l’autre à l’aune de son propre profit. Et j’emploie le terme « noué » à la place de « tissé » à juste titre, car ce n’est pas du bel ouvrage de patience mais bien de la corde rêche qui relie et attache les Bundren entre eux.

Le personnage de la mère, auquel l’auteur réserve une place de choix avec son unique monologue en plein milieu du livre, est la roue centrale de ce mécanisme grippé qui a bien du mal à tourner.  On ne l’entraperçoit jusqu’alors que par les yeux de son mari et de ses enfants qui semblent lui conférer un caractère de sainteté que son témoignage mettra bien à mal, elle qui n’a aimé que Jewel, son fils adultérin et a méprisé silencieusement tout le reste de sa vie son mari et ses autres enfants.

Le carcan familial est ici démantelé par Faulkner dans ce qui a longtemps été appelé son « roman de mœurs rurales« . L’auteur veut nous faire ressentir la solitude extrême de ses personnages en lesquels pas une étincelle de joie ou même le souvenir lointain de ce sentiment ne semble perdurer. Michel Gresset, dans la préface des éditions de Folio, parle de « tribu primitive, dont la vie est comprise le plus souvent entre la mémoire lancinante d’un événement traumatisant et un projet tout entier destiné à résorber celui-ci« . Entre Cash, l’aîné préoccupé par la bonne confection du cercueil, Darl, le cadet habité par une rage inextinguible et une sensibilité à fleur de peau, Dewey Dell, seule fille de la fratrie, hantée par un lourd secret, Jewell le sauvage qui n’a d’amour que pour son cheval, Anse, le père obnubilé par le dentier qu’il ne peut s’offrir à cause des funérailles ou encore Vardaman, benjamin perdu dans cette famille où personne ne lui prête réellement attention, tous les Bundren semblent n’être finalement unis que par la dernière volonté de la mère, seul ciment de leur foyer croulant.

Un lexique articulé autour du bois, du minéral et de la poussière reflète cette aridité affective qui prédomine chez les Bundren et symbolise la lutte et la survie de chacun au sein de cette famille qu’il n’a pas choisie. 

« Jewel, à quinze pas derrière moi, regarde droit devant lui et, d’une seule enjambée, il passe par la fenêtre. Les yeux toujours fixés devant lui, ses yeux pâles comme un bois incrusté dans son visage de bois, il traverse la pièce en quatre enjambées. «  Darl

Même la nature et les paysages n’apportent aucun réconfort dans ce tableau sordide.

« Il commence à pleuvoir. Les premières gouttes, brutales espacées, rapides, passent à travers les feuilles et frappent la terre d’un long soupir, comme soulagées d’une attente intolérable. Elles sont grosses comme de la grenaille, chaudes comme si elles sortaient d’un fusil. Elles cinglent la lanterne avec un sifflement mauvais. » Darl

Tout au long de leur périple, les malheurs ne cessent de s’agglutiner à cette famille maudite tel un essaim malfaisant et assourdissant, les empêchant de penser à leur tragédie principale : la mort d’Addie. D’une personne mourante puis défunte cette dernière passe enfin à l’état de boîte en bois bien encombrante lorsqu’il s’agit de franchir le cours d’une rivière ou de sauver d’un incendie ; Faulkner dénonçant ainsi le manque de dignité dans la pauvreté et ce jusque dans la mort. De plus, ces épreuves au lieu de renforcer et resserrer le noyau familial, finissent de le déliter complètement.

Ce roman nous assène une vérité que l’on tente souvent d’ignorer : le concept de la famille est un concept fragile. Si les Bundren sont reliés entre eux par les liens du sang ou du tout du moins rassemblés sous une même autorité patriarcale, cela ne suffit pas toutefois à les unir. Et cette fin grotesque, tentative gauche et indélicate du père de ressouder sa famille éclatée,  enfonce le clou de ce malaise latent qui parcourt le livre.

Tandis que j’agonise n’est pas une lecture facile. A bien des moments, j’ai relu certains passages car le style magnifique mais terrible de Faulkner m’avait désorientée. De plus, on ressort de cette lecture vidé, asséché, un goût amer dans la bouche. Mais j’ai cependant apprécié ce roman qui m’a bouleversée, répugnée, affligée. La violence des rapports humains des personnages de ce livre m’ont souvent donné la nausée. Tandis que j’agonise est un livre puissant et magistral qui est fait de l’étoffe des classiques, cette étoffe parfois rugueuse mais à laquelle on ne regrette que rarement de s’être frotté.

Il existe une adaptation cinématographique réalisée par le talentueux James Franco que je vais m’empresser de me procurer. Je vous glisse la bande annonce ici pour les curieux ainsi que la superbe affiche minimaliste.

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