Brendan et le secret de Kells

 

Aujourd’hui j’avais envie de changer un peu des livres en vous parlant d’une œuvre magnifique : le film d’animation Brendan et le secret de Kells (The secret of Kells). J’ai été extrêmement touchée par ce film qui mêle des thématiques diverses comme le droit à l’imaginaire, le pouvoir des mots et des images, la relation Nature-Culture et la confrontation des religions à un dessin novateur et dépaysant.

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Résumé : Réalisé par Tomm Moore  et sorti en 2009, Brendan et le secret de Kells relate les aventures d’un petit moine copiste du IXé siècle vivant dans une abbaye fortifiée sur l’île de Kells. Un beau jour, le frère enlumineur Aidan débarque au monastère et emmène avec lui un fabuleux trésor : le mystérieux mais inachevé manuscrit du Livre de Kells. Des aventures extraordinaires attendent alors le jeune Brendan : les enchantements d’une forêt, Aisling l’enfant-loup, la création de pigments … Mais le péril rôde : les ennemis vikings, assoiffés d’or, pillent tout sur leur passage et se rapprochent chaque jour un peu plus de l’île. Brendan devra alors braver tous les dangers pour protéger et diffuser le manuscrit.

Avant de vous parler plus en détail de ce petit bijou, je vous ai fait un petit point sur le Livre de Kells afin de vous resituer un peu mieux dans le temps et l’espace

Un peu d’histoire : Le Livre de Kells est un manuscrit religieux, celui des quatre évangiles de Marc, Matthieu, Luc et Jean (unique sujet du livre) réalisé par les moines enlumineurs irlandais vers l’an 800. Son âge et sa facture, même s’il est aujourd’hui endommagé, est le parfait exemple de l’art et du style médiéval de l’Irlande. Ce livre est tout simplement considéré comme une œuvre suprême de l’art celte ainsi que l’un des plus importants trésors de l’Europe occidentale.

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L’origine du Livre de Kells nous plonge au IXème siècle de notre ère. Selon certains, Saint Columba lui-même aurait participé à son écriture, mais l’on pense qu’il serait davantage l’œuvre de scribes héritiers de ses pratiques. Les experts décèlent au moins deux mains différentes à la conception du manuscrit et estiment sa réalisation peu de temps après la disparition de Saint Columba. On situe sa provenance sur l’île de Iona, où Saint Columba a établi son monastère, premier foyer de son influence. Au IXé siècle, les raids vikings obligent les moines à transférer le livre au monastère de Kells (comté de Meath, Irlande) pour l’y protéger. Il y demeure pendant au moins 2 siècles, jusqu’en 1007, année durant laquelle il est dérobé. La couverture en or incrustée de pierres précieuses, objet de convoitise des voleurs, est arrachée et le manuscrit jeté aux oubliettes de l’Histoire.

Il est enfin retrouvé mais il a subi entre temps ses premiers sévices : l’humidité rogne toutes ses pages. Aussi, on ne retrouva jamais la couverture… Finalement, le Livre revient à Kells où il est gardé jusqu’en 1541 quand l’Église catholique romaine décide de sa préservation. En 1661, le Livre est rendu à l’Irlande et donné au Trinity College de Dublin par l’archevêque Ussher. Depuis, il constitue l’œuvre la plus importante dont dispose la bibliothèque qui en tourne les pages une fois par mois pour le faire découvrir au public. Avec les ans, une trentaine de pages du manuscrit ont été perdues, les 340 restantes contiennent les quatre évangiles, une liste de noms en Hébreu et les tables d’Eusébie (Eusebian cannons).

Brendan et le secret de Kells rend un hommage tout en poésie et en délicatesse à ce sublime manuscrit qui a marqué un tournant décisif dans l’art de l’enluminure. A travers les yeux du jeune moine, on découvre tout un monde : le quotidien des moines sur cette île, les mythes celtes, la nature sauvage et païenne mais aussi l’obscurantisme et la barbarie.

Cet animé est un concentré de pure beauté où l’on assiste à des scènes d’une grande poésie comme la rencontre de Brendan avec Aisling, (personnage de l’enfant-loup, symbolisant les derniers vestiges des croyances païennes et gardienne de la forêt entourant l’abbaye de Kells) ou encore la création des pigments dans le scriptorium aux côtés du moine Aidan et les premières enluminures de Brendan.

Le dessin, symbolisation parfaite de l’art du Livre de Kells est un savant mélange simple mais non simpliste de lignes courbes et de droites le tout baigné dans une palette souvent primaire mais très riche.

Dans un souci de vérité et d’ancrage historique, les dessinateurs se sont imposés les contraintes de l’art des moines enlumineurs par une absence quasi-totale de perspective, ce qui donne lieu d’ailleurs à des plans magnifiques où l’espace est entièrement repensé. Car oui, la perspective n’est  pas encore inventée au Moyen Âge. Le réalisateur s’en est donc servi avec parcimonie et pour donner plus de profondeur à certains moments décisifs de l’intrigue.

L’univers de Brendan et le secret de Kells est enveloppé par la somptueuse bo du compositeur Bruno Coulais. Ce dernier s’est associé au groupe irlandais Kila pour délivrer une musique hybride, sorte de mélodies celtiques mâtinée de touches de différents styles musicaux traditionnels. Cette bo atteint à de nombreuses reprises des moments de grâce intense comme la chanson d’Aisling « Pangur Ban »(que vous pouvez écouter ici)

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Voilà pour la forme.

Pour le fond, Brendan et le secret de Kells est à mettre entre toutes les mains et surtout sous tous les yeux. Grands et petits y trouveront un monde merveilleux, une histoire savante, véritable plaidoyer pour le droit à l’imaginaire, la découverte et la lutte contre l’obscurantisme. En somme, tout ce qui matérialise le Livre de Kells. Si le sujet de ce manuscrit reste religieux, il n’en demeure pas moins l’un des premiers à avoir pousser le savoir-faire calligraphique à l’extrême pour l’amour de la beauté et de la technique. En effet, l’utilisation des couleurs et des entrelacs (parfois une centaine au cm2 !), la représentations de figures animales et de labyrinthes enluminés microscopiques, hérités de la tradition celtique mais peu courantes à l’époque pour l’édition biblique, font toute la richesse de ce livre. Et le film étreint parfaitement l’originalité et la magnificence du Livre par une réalisation foisonnante de plans tous plus enchanteurs les uns que les autres. La représentation de la forêt avec sa luxuriance de détails opposée à l’austérité de la tour de l’abbé de Kells (oncle taciturne de Brendan), l’épure des personnages se concentrant sur leurs traits de caractère principaux sont rehaussés par le rythme tour à tour virevoltant et flâneur de la narration.

Je me suis littéralement délecté de chaque plan de ce film et mon esprit y a trouvé une nourriture formidable. L’époque charnière où se déroule l’intrigue évoque l’ascension d’une nouvelle religion, le christianisme, prenant peu à peu le pas sur les croyances paganistes. C’est l’éternel conflit de la Culture et de la Nature que ce contexte chronologique illustre. Toutes deux peuvent s’enrichir si elles acceptent de coexister sans que l’une s’impose à l’autre et c’est exactement cette idée qui est ici suggérée. Brendan doit donc quitter le périmètre rassurant de l’abbaye pour pénétrer dans la forêt et y trouver les baies dont il a besoin pour réaliser son encre verte. Malgré les interdictions de son oncle, il part donc à l’aventure et un univers fascinant mais aussi risqué lui est révélé, au-delà de l’enceinte murée. Le Livre de Kells est aussi employé dans ce film comme allégorie lumineuse de la lutte contre les ténèbres réelles (l’antre du monstre au cristal) ou figurées (la sauvagerie des vikings). Cette œuvre rappelle à quel point les arts et les livres sont des matériaux précieux et solides pour se développer et évoluer, et je crois que c’est là la plus belle idée de ce film.

 

Voilà, ma chronique s’achève, j’espère vous avoir convaincus de visionner cet extraordinaire film d’animation et ainsi (re)découvrir un pan de notre Histoire occidentale.

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Pour en savoir plus :

La bande annonce 

La BO 

Le blog du réalisateur 

Le site du Trinity College (en anglais) 

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