Neige de Pema Tseden

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J’ai terminé il y a peu ce recueil de nouvelles tibétaines édité chez Picquier Poche, spécialistes de littératures asiatiques ; j’adore leur petit logo d’un personnage plongé dans sa lecture. Ce livre m’a été offert par une amie qui m’est très chère et qui a le chic de me faire découvrir des auteurs inconnus de ma petite personne, tout en visant juste à chaque fois ! Et là encore elle a fait mouche !

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Petit par la taille mais grand à l’intérieur (un peu comme un Tardis !), j’ai découvert entre les pages de ce livre tout un monde ! Avec un réalisme tout poétique et une plume épurée, Pema Tseden nous offre ici un aperçu de cette région asiatique, loin des clichés que colporte habituellement l’image du Tibet.

S’il est surtout connu pour son cinéma d’auteur, Pema Tseden est avant tout un écrivain. Issu d’une famille de nomades tibétains, diplômé de l’Institut des nationalités du Nord-Ouest de Lanzhou, dans leGansu (province du nord-ouest de la république populaire de la Chine) pour une maîtrise de langue après des études littéraires, Tseden commence à écrire dans les années 1990. S’il débute ses écrits en langue tibétaine, il passera progressivement à la langue chinoise pour l’adopter définitivement. Il ira même jusqu’à signer, pendant un temps, ses films de son nom chinois Wanma Caidan avant de revenir à son nom originel, revendiquant ainsi son identité tibétaine.

Son univers littéraire se fait le fruit de ces réflexions identitaires peignant dans ses premiers écrits un Tibet rural empreint de folklore et de traditions pour dériver lentement vers une observation de la société moderne.

A travers les sept nouvelles de Neige, Pema Tseden nous donne à voir différentes facettes du Tibet, de sa culture et de son histoire et des empreintes de ces dernières sur la génération actuelle. De la légende des montagnes à l’allégorie en passant par le conte philosophique, l’écrivain nous propose différents tableaux tibétains avec en thématique de fond le choc des générations passées avec celles futures.

Notamment dans L’Interview d’Akhu Thöpa où il se fait le témoin de l’histoire douloureuse et de la reconstruction identitaire des tibétains après l’épisode tragique de la Révolution culturelle, imposée par le régime chinois. Dans cette nouvelle, on suit un jeune reporter qui tente de recueillir le témoignage d’un homme que l’on surnomme Akhu Thöpa , un homme ayant tenté de sauvegarder, en le retranscrivant,  le patrimoine oral des sagas tibétaines. A travers les différents portraits que livrent les témoins de l’insaisissable Thöpa, ce dernier se métamorphose tour à tour en moine défroqué ou en homme saint sacrifié sur l’autel du conflit politique. En essayant de démêler le vrai du faux, le jeune reporter se confrontera au problème de la mémoire collective et de la véracité historique.

L’incompréhension et l’interprétation sont également au cœur de Huit moutons où l’auteur aborde la barrière de la langue et l’universalité des émotions en relatant la rencontre d’un éleveur de moutons tibétain avec un touriste américain. Cette rencontre donne naissance à des dialogues cocasses mais aussi à une grande intensité dramatique lorsque le voyageur new-yorkais apprend par le journal local une nouvelle affligeante. C’est également le stéréotype du Tibet comme retraite apaisée que l’auteur ébranle par une ironie vivace mais bienveillante, cette région attirant, depuis plusieurs années maintenant, adeptes de spiritualité et autres aficionados de la méditation et du retour à l’essentiel.

Pema Tseden se fait aussi le porte-parole des traditions et des légendes de son peuple qui ont souvent été mises à mal par l’Occident ou le régime chinois. A travers deux nouvelles au ton bien distinct : Neige et Les Dents d’Ürgyan et sans se départir de son ton malicieux, l’auteur nous montre un Tibet songeur quand à ses croyances, les embrassant tout en les mettant en question.

Dans la première, il emprunte le style des contes traditionnels en commençant par un irrésistible  » Cette nuit-là« , avatar du célèbre « Il était une fois » et débutant l’intrigue dans le rêve du premier protagoniste. Dans ce rêve, le berger aperçoit une femme lui confiant une enfant sous une neige tombant à gros flocons. Se réveillant, il constate qu’il a bien neigé et trouve cette même enfant au pied de la montagne. Comme tout personnage se présentant en songes, la petite fille possède une caractéristique bien particulière : un corps transparent qui attisera toutes les convoitises. Cette nouvelle rappelle les anciennes légendes où les montagnes, pays des neiges, se fait souvent le théâtre de la création des hommes.

« Quand il sortit de sa tente, il fut surpris : il avait bel et bien neigé. Les yeux des constellations célestes clignaient sans cesse et la lune d’une blanche clarté parait ce paysage enneigé d’une beauté inédite, captivant irrésistiblement le berger Chöpa. »

Les Dents d’Ürgyan relate pour sa part un fait bien connu de la religion bouddhiste tibétaine (la réincarnation) tout en développant un thème cher à l’auteur la confrontation de l’archaïque avec la modernité. Le narrateur y campe un personnage sceptique quant à la réincarnation de son ami d’enfance en lama (comprendre un maître spirituel du bouddhisme tibétain et pas l’animal !). Et ce scepticisme donnera lieu à des situations pittoresques lorsqu’il se remémorera notamment cet ami copiant sur lui lors d’interrogations de mathématiques ou encore lorsqu’il devra aller se renseigner dans un cybercafé sur une question qui le chiffonne.

 

Pour résumer, ce recueil a été une véritable bouffée de fraîcheur. Il m’a fait voyager et me questionner sur ce que je connaissais réellement du Tibet. Car au-delà de ce que j’en avais aperçu, c’est-à-dire presque rien à part mon visionnage de Sept ans au Tibet de Jean-Jacques Annaud, les sempiternels drapeaux de prières colorés et le mec au lycée arborant fièrement son T-shirt « Tibet libre » en preuve de son vague engagement politique (si, si je suis sûre qu’on en a tous eu un dans son lycée…), je me suis rendue compte que j’étais finalement très mal renseignée sur cette région. Et ce livre m’a donné l’envie d’en découvrir plus afin de mieux comprendre aujourd’hui la situation géopolitique dans cette partie de l’Asie.

 

 

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